En 1977 sort
Substance mort, roman de science-fiction de l'écrivain américain Philip K. Dick. Dans cet ouvrage largement autobiographique, Dick évoque son contact avec le milieu de la drogue et tente - avec une maîtrise folle - de mettre en garde contre les ravages d’un fléau qui a déjà tué bon nombre de ses amis. Relatant sans détour le chaos de l’addiction dans une société futuriste hostile, le livre connaît un succès tant critique que commercial.
Un tel pedigree rendait une adaptation cinématographie certes fortement séduisante, mais néanmoins sacrément complexe. En effet, traiter visuellement – et de façon convaincante – des thèmes aussi subjectifs que l’addiction aux drogues, la paranoïa ou la folie ne se révélait déjà pas une mince affaire (rares sont ceux qui y sont magistralement parvenus : Darren Aronofsky ou Terry Gilliam), il fallait en plus
picturaliser une société imaginaire, mais pas si futuriste que ça. Comment parvenir à rendre un film aussi fort et emblématique que l’était la nouvelle de Dick sans risquer de la trahir ?
Richard Linklater a trouvé l’idée de génie : l’animation. Ce n’est plus un secret pour personne, les films d’animation ont depuis longtemps gagné leurs lettres de noblesse auprès du public adulte, notamment depuis l’invasion manga. Si
Akira avait ouvert la voie aux explorations métaphysiques - suivi de perles telles que
Ghost In The Shell (qui inspira largement les frères Wachowski) ou
Perfect Blue - la vague séduisit rapidement le reste du globe et même l’Hexagone avec le récent
Renaissance. De plus, quel meilleur procédé pour aborder des thèmes de SF sans risquer de faire carton-pâte ou les méandres de l’esprit humain sans donner l’impression de vivre un mauvais trip ?
Culotté, Linklater fonce dans l’expérience en ayant en plus l’audace d’y associer un procédé visuellement aussi révolutionnaire qu’audacieux (cf.
Notes de Production). Une chose est sûre : à l’écran, le résultat ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir auparavant. Non content d’avoir parfaitement respecté le matériau original – une intrigue à tiroirs dans laquelle réalité, mensonges et rêves sont dangereusement enchevêtrés – et de s’être entouré d’une pléiade d’acteurs « indies » (
Robert Downey Jr. is back !), le réalisateur offre une véritable expérience audiovisuelle. Sur une bande son incroyable – supervisée par le leader de Radiohead, le spectateur est littéralement plongé dans le même trouble que les protagonistes : image, montage, rythme, etc. Petit à petit naît un sentiment d’oppression et d’étouffement parallèle aux différents modes et stades d’addiction et de folie. Le style visuel - méchamment familier – de cette société paranoïaque et suspicieuse provoque en plus de cruelles résonances dans notre civilisation actuelle rongée par la peur et le doute.
Au fur et à mesure qu’on plonge dans cette tragi-comédie moderne et terriblement vraisemblable, le malaise s’installe. On en a encore froid dans le dos.
Eléonore Guerra