Un hôtel miteux perdu dans le désert américain. Agnès écoule ses journées dans sa chambre moite entre une bouteille de vodka et un paquet de cigarettes. Rongée par la solitude depuis l’emprisonnement de son mari et la disparition de leur enfant, sa vie bascule lorsqu’elle rencontre un inconnu dans le bar où elle travaille. Il s’appelle Peter. C’est un ancien soldat timide et énigmatique. Il apporte à Agnès l’affection dont elle manque cruellement depuis trop longtemps. Au même moment, Jerry sort de prison. Les personnages vont se croiser dans cette chambre à l’atmosphère lourde où des insectes étranges apparaissent du jour au lendemain…
Certains films dérangent, bousculent à tel point qu’en sortant de la salle, le spectateur perd ses repères. Les images encore collées à la rétine, l’ambiance lourde pesant sur chaque pas, on cherche une bouffée d’air, un moyen d’oublier, une porte de sortie. Le soulagement n’arrivera que bien plus tard, quand la réalité aura enfin eu raison de la fiction. Avec ce nouveau long-métrage,
William Friedkin signe un film claustrophobe à la virtuosité oppressante Si en 2003,
Traque dissimulait déjà secrètement les signes d’un retour au plus haut niveau, le cinéaste confirme avec
Bug qu’il n’a rien perdu de sa splendeur. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes 2006,
Bug est adapté d’une pièce de théâtre écrite par Terry Letts. Un huit clos dans lequel deux personnages vont tomber petit à petit dans une paranoïa basée sur des insectes imaginaires. Ou quand l’amour aveugle une folie grandissante.
Les premières images de
Bug installent une atmosphère pesante qui perdurera bien après la fin du film. Un plan aérien mélangé au bruit des pales d’un hélicoptère montre un motel perdu au milieu de nulle part. Quelques plans fixes sur un téléphone qui sonne, sur un appareil de climatisation défectueux, sur un ventilateur, et puis on la voit :
Ashley Judd en Agnès, femme désoeuvrée dont le visage porte les marques des tragédies de la vie. C’est la première étape d’un long-métrage découpé comme une pièce de théâtre avec des fondus au noir.
William Friedkin impose son ambiance avec une réalisation au style incisif menée de main de maître. On plonge directement dedans, pris de pitié devant la vie morose de cette serveuse, assistant à sa rencontre avec Peter, découvrant au fur et à mesure le danger que représente cet homme mystérieux à la folie grandissante.
Michael Shannon interprète magistralement le paranoïaque. Il atteint son paroxysme dans une scène où il est victime d’une crise d’épilepsie. Face à
Ashley Judd, qui propose une performance extraordinaire, le couple de comédiens dépasse les frontières du jeu d’acteur, se laissant aller devant la caméra pour une prestation qui rentre dans les annales du genre.
C’est avec l’arrivée du premier insecte que la descente aux enfers débute réellement. Cachée et contenue jusque là, la démence obsessionnelle de Peter explose dans ce nouvel acte. Une pathologie mentale d’abord ignorée par Agnès, puis acceptée avant d’être partagée. De plus en plus lourde, l’ambiance pèse. Les personnages évoluent physiquement. Peter s’arrache une dent à main nues, persuadé qu’elle contient un nid d’aphides, ces insectes qu’on ne verra jamais. Le sang apparaît. Il gicle. La folie se fait omniprésente. La chambre d’hôtel se mue en piège géant, les papiers collants obstruent la vision, les murs se recouvrent de papier aluminium, le bruit des insectes plombe cet univers malsain... Le couple se soutient, dérive dangereusement vers des théories délirantes. Telle une bombe qui n’attend que d’exploser, le tout s’achève dans un final terrible. L’écran tourne au noir. Le générique de fin apparaît. Dérouté, perdu et troublé, le spectateur ne s’en remet pas.
Bug laisse dans la bouche un parfum de cruauté intense. Un grand moment cinématographique.
Alain Martino