Un film d'horreur. Le mot est lancé. Le nouveau Costa-Gravras est un film d'horreur - sans tueur masqué, sans chair qui dégouline, sans ados perdus dans une forêt hantée. Une horreur sociale, une fiction presque documentaire qui pourrait se dérouler chez vos voisins de paliers. Vous savez, cette gentille famille dans sa belle maison, avec sa grosse voiture, ses deux enfants formidables - une famille sans histoire, tellement ordinaire qu'elle en est presque banale. Et pourtant,
Costa-gavras, rebelle parmi les rebelles, soulève un peu le voile, et ce qu'il y décrit n'est pas beau à voir. Il avait suffi de quelques secondes à
Michael Douglas dans
Chute Libre, pour péter les plombs et sombrer dans la folie.
José Garcia a eu deux ans de sa vie pour réfléchir à cette longue décadence humaine, à sa lente chute vers l'irréparable. Deux années de chômage après quinze ans de bons et loyaux services, deux années à envoyer des CV, à guetter le courrier, à patienter, à ruminer. Jusqu'à penser que la seule solution pour retrouver du travail serait de supprimer tous ceux qui seraient susceptibles de lui prendre.
Le père devient serial killer, « social killer » pour sauver la belle vie de sa petite famille propre sur elle - mais si sale de l'intérieur. Les enfants sont gavés de télévision, de violence, de sexe, séduisent, volent, ne sont plus choqués par rien, même par le suicide en direct d'un malheureux inculpé à la place de leur père. La mère, prête à tout pour sauver son mariage, regarde ailleurs et a besoin d'un conseiller conjugal pour parler à son mari.
« La société se tire une balle dans le pied »…
Une sombre réalité décrite sans détour par un de ces cinéastes qui croit encore que le cinéma est un art, pour dialoguer, pour provoquer, pour revendiquer. Car en plus d'être un somptueux chef d'œuvre d'ironie et d'humour (très) noir, LE COUPERET est également un formidable pamphlet contre la société actuelle, le comportement des chefs d'entreprise et du gouvernement, contre cette religion de l'argent qui prédomine aujourd'hui, cette idéologie de la rentabilité qui prend le pli sur tout, sur la vie, sur l'humain. La guerre d'
Amen est terminée, celle du COUPERET ne fait que commencer…
Mais le film ne serait pas le même sans la prestance et le charisme du grand comédien qu'est
José Garcia. L'agitateur des foules, le comique de service prouve une nouvelle fois au monde entier son immense talent d'acteur dramatique, grâce à ce rôle taillé sur mesure, grandiose et affûté comme une lame de rasoir.
Le nouveau
Costa-gavras frappe là où ça fait mal, comme un couteau au travers de la gorge, fait trembler, fait réfléchir, rend l'air glacial et suffoquant. Et l'on ne peut s'empêcher de guetter du coin de l'œil lequel de ses voisins va tirer le premier.
Aurélie Maulard