A priori, voir un documentaire sur le syndicalisme au cinéma n’apparaît pas comme très affriolant. Et pourtant, avec
Les Lip, L’Imagination Au Pouvoir, Christian Rouad parvient à intriguer en offrant la découverte d’une lutte syndicale historique. Le réalisateur a pris le parti de raconter l’histoire de façon chronologique, alternant archives, portraits et récits entrecroisés.
Tout commence donc par une rapide description de l’entreprise horlogère, bâtie par un personnage atypique et extravagant : Fred Lip. La firme fonctionne bien, les montres Lip sont célèbres à travers le monde. Jusqu’au jour où, au début des années 70, quelques salariés découvrent que la direction souhaite « larguer » un peu plus de 800 employés. Charles Piaget, Raymond Burgy, Roland Vittot, Jean Raguenes, pour ne citer qu’eux, décident alors de se battre pour éviter ce plan de licenciements en masse. Débute alors une grève syndicale sans précédent supportée par deux confédérations. Les ouvriers commencent par prendre leurs supérieurs hiérarchiques en otage. Ils décideront ensuite de voler les productions, à savoir des milliers de montres, pour les revendre et se payer, la devise de cette lutte devenant rapidement : « C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie ». Suivront une multitude d’autres moyens d’actions, parfois classique comme les manifestations, mais souvent imaginatifs avec par exemple l’occupation de l’usine et l’autogestion. L’année 1973 sera la plus chargée en événements. Puis, deux ans plus tard avec les élections présidentielles, Lip s’arrêtera définitivement.
Si le sujet peut rebuter, l’originalité du conflit (et surtout des moyens d’actions, inimaginables de nos jours), ainsi que le choix narratif évitent l’ennui.
Le spectateur se délecte des anecdotes contées par les anciens ouvriers et les discours se rejoignent en appuyant les images d’archives. Christian Rouad pousse tout ce petit monde à se souvenir, à raconter, à transmettre, filmant de façon linéaire les moments où l’émotion déborde, où le rire des situations rocambolesques explose et où un sourire pensif abrège les trous de mémoires. La passion des ouvriers de l’époque pour leur emploi force également le respect, car pendant la longue durée de la lutte, femmes et hommes ont fait l’impasse sur leur vie familiale. Le documentaire peut enfin être considéré comme une leçon de collectif, où comment des salariés se sont battus ensemble jusqu’à ce que tous soient réembauchés, et ce jusqu’au dernier.
Les Lip, L’Imagination Au Pouvoir pourrait se résumer à un documentaire de plus : ceux qui connaissent cette histoire incroyable seront ravis de la redécouvrir plus de trente ans après les événements ; la jeune génération pourra elle entrevoir une page supplémentaire du passé. Cependant dans le contexte économique actuel, le long-métrage de Christian Rouad prend
des allures de source d’inspiration.
Alain Martino