À l’aube des années 70, l’Amérique traverse une terrible crise existentielle : non seulement le modèle de la réussite individuelle et de la “prospérité au coin de la rue” est à l’agonie, mais la contre-culture offre des alternatives à l’American way of life, mis à mal par la guerre du Vietnam et les révoltes estudiantines. Deuxième long métrage de
Bob Rafelson, Five Easy Pieces est né sur ce terreau-là : tourné en six semaines pour moins de 900 000 dollars, il jouit de la même liberté narrative et formelle qu’Easy Rider. Sans construction dramaturgique classique, le film est une magnifique errance à travers des espaces dont la banalité même est signifiante : des bowlings, des terrains pour caravanes, des stations-service, des “diners” ou de sinistres motels, qui semblent échappés d’un album de photos des années 50 de Robert Frank. Une Amérique momifiée, figée dans le conservatisme d’Eisenhower, qui n’a pas su répondre aux attentes nouvelles de la jeune génération. En témoigne la séquence emblématique où
Jack Nicholson, attablé dans un restaurant, commande un plat qui ne figure pas sur la carte : lorsque la serveuse lui répond qu’elle ne peut déroger aux règles immuables de l’établissement, Nicholson laisse éclater sa colère. Certes, il a assouvi sa frustration envers un pays immobiliste qui le dégoûte, mais il n’a rien obtenu de plus, comme il le reconnaît lui-même quelques instants plus tard. Car dans ce monde d’une vacuité devenue abyssale, la révolte n’a plus aucun objet. Elle n’est plus qu’une fuite vaine et éperdue, d’un lieu vide de sens à un autre tout aussi dérisoire.