Un film de
Bernard Emond (Canada)
SYNOPSIS :
Gérard, ex-journaliste de faits divers et Alcoolique Anonyme, revenu vivre en bout de course dans Hochelaga, le quartier de son enfance, est un homme qui doit la vie à un lacet détaché. À cause de ce contretemps, il arrive chez lui quelques minutes après l’explosion de son immeuble. Six personnes sont mortes dans le sinistre. Des questions le tenaillent : pourquoi ses voisins sont-ils morts et pas lui ? Cet événement a-t-il un sens ? La vie a-t-elle un sens ? Pour y répondre, Gérard fouille le passé des victimes. De Hochelaga à Maniwaki, il mène l’enquête.
NOTES SUR LE FILM
Un road movie dans dix rues…
Même si la plus grande partie du film se passe sur un kilomètre carré dans le quartier Hochelaga, 20h17 emprunte la structure classique du "road movie". Il s’agit d’une quête où le héros, à la suite d’une série de déplacements et de rencontres trouve (ou ne trouve pas) ce qu’il cherche. Dans 20h17, Gérard ne touve pas ce qu’il croyait chercher, c’est-à-dire une raison à l’explosion de son immeuble (et un sens général à sa vie), mais il trouve ce qu’il ne cherchait pas : un nouveau rapport aux autres, un espoir incertain, la possibilité fragile de l’amour. Évidemment, la quête de Gérard était vouée à l’échec, comme l’est de nos jours toute quête d’un sens absolu. Mais ce qu'il aura trouvé lui permettra de continuer à vivre.
La quête de sens...
Dans tous les road movies, le héros court après quelque chose et fuit autre chose : son passé, un acte regretté, un affront, une blessure, lui-même. Dans 20h17 l’alcool joue tous ces rôles. Toute la tension du film vient de ce que Gérard, qui poursuit une quête de sens, est constamment menacé d’être rattrapé par son passé et par sa passion pour l’alcool. Aussi bien dire que Gérard, le héros qui essaie de se reconstruire une vie et de se trouver des raisons de vivre, est constamment en proie à un désir d’autodestruction.
Aspirant au sens, il est aussi attiré par le vide. C’est ainsi que l’alcool joue dans 20h17 un rôle beaucoup plus métaphorique que dans La femme qui boit. Dans La femme qui boit, l’alcool était au centre du film, et l’objet de descriptions presque ethnographiques. Malgré le jeu de la chronologie, le mouvement d’ensemble du film était simple : une femme buvait pour oublier et s’enfonçait dans la déchéance de façon prévisible et irréversible. L’enjeu de 20h17 est tout autre : c’est la quête de sens qui est au centre du film, une quête problématique à l’issue incertaine, qui se construit sur le modèle de l'enquète policière.
Mais au bout du compte, ce n'est ni un film policier ni un traité de philosophie : c'est simplement l'histoire d'un homme en colère, qui court après la vie.
Un Héros qui doute, un film de compassion...
Gérard est un personnage précaire, un naufragé qui essaie de se réchapper, quelqu’un qui essaie de trouver un sens à sa vie et y parvient mal. Il remonte, mais il peut toujours retomber. Il y a donc dans le film une logique de la rédemption et de la chute. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Gérard n’a rien d’un héros positif. Colérique, parfois antipathique ou intolérant, il a été un journaliste sans scrupules et il n’hésite pas à empocher les mille dollars du garde du corps de M. Demers, à fuir devant ceux qu’il pourrait aider ou à poursuivre son enquête même s’il peut faire du mal.
Mais Gérard est aussi quelqu’un qui doute. Il y a quelque chose dans le recours des Alcooliques Anonymes à une Puissance Supérieure qui l’irrite profondément : il y voit une atteinte à sa liberté et à sa responsabilité. Et cette irritation parcourt le film. Gérard a des problèmes avec les bondieuseries, mais enfin, c’est grâce aux A.A. qu’il a arrêté de boire, ce qui lui a sauvé la vie. Alors il croit sans croire, il fait comme si, il doute, il se rebiffe, il rechute, pareil en cela à ces héros de Graham Greene qui, ayant perdu la foi, pratiquent encore parce que sans ces gestes et sans ces rituels il ne leur reste plus rien. Au bout du compte, 20h17 est un film sur le doute, dont le héros est un mécréant, quelqu’un qui difficilement sort de lui-même et retrouve le chemin des autres et de la compassion.
Un acteur : le quartier…
Adulte, j’ai habité dix ans à Hochelaga, qui est aussi le quartier où ma mère a grandi et où mes oncles et mes tantes ont passé leur vie. C’est un quartier que je connais rue par rue, que j’ai filmé (dans mes documentaires Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisse de traces et L'Instant et la Patience) et que j’aime profondément. Les trois quarts de 20h17 ont été tournés dans le quartier. Et la maison de la rue Lafontaine où Gérard a grandi est en réalité celle où mes grands-parents ont vécu.
On connaît les problèmes que vit Hochelaga, qui est un des quartiers les plus pauvres de Montréal. Pas moyen d’y échapper, les journalistes ne voient que cela. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il y a une vie associative extraordinaire dans le quartier. C’est le quartier du Chic resto pop, du Pavillon d’éducation communautaire, des Glaneuses et de dizaines de groupes de citoyens. Un quartier de solidarité et de résistance. Et puis, la vie y goûte quelque chose. Il y a une vie de quartier et un sens du voisinage. Il reste un peu de la culture populaire québécoise qui est en train de disparaître sous les assauts de la culture de masse.
Et il y a quelque chose de profondément cinématographique dans le quartier, dans son délabrement et aussi dans sa beauté, dans l’animation de la rue Ontario, dans l’architecture des rues résidentielles, dans ce qui reste d’infrastructures industrielles (la Saint-Lawrence Sugar, le port) et par dessus tout dans ses gens. C’est pourquoi j'ai voulu que la figuration soit le plus possible assurée par des gens du quartier. Il y a une attitude physique, une façon de s’habiller qui ne s’inventent pas.
Visages…
Dans plusieurs séquences (en particulier aux réunions des A.A. et à la Caisse populaire, mais aussi au restaurant, à la friperie) Gérard regarde les gens qui l’entourent. La caméra glisse lentement sur ces visages de gens ordinaires. Je veux qu’on regarde ces visages comme on s’attarde devant des tableaux et pour la même raison : pour y déchiffrer quelque chose. Il ne s’agit ni d’une coquetterie cinématographique ni d’un effet de style.
Pour moi, tout le film est là, dans ce regard que Gérard porte sur les gens qui l’entourent, sur leur humanité et leur souffrance. Et puis c’est le pari du cinéma, en tout cas du cinéma que j’ai envie de faire : si on regarde quelqu’un avec assez d’intensité, peut-être qu’on en garde quelque chose, peut-être qu’on en comprend quelque chose. Ce n’est presque rien, mais s’il y a un sens à l’expérience humaine, c’est dans ce contact fragile que je le trouve.
LE REALISATEUR :
Né à Montréal en 1951,
Bernard Emond est anthropologue de formation. D’abord documentariste, cinéaste de la perte et de la mémoire, il est arrivé à la fiction avec un long métrage, La femme qui boit, sélectionné à la Semaine Internationale de la Critique 2001. Bernard Émond a aussi réalisé des documentaires : Le temps et le lieu (2000), L’épreuve du feu (1997), La terre des autres (1995), L’instant et la patience (1994) et Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces (1992).
FICHE ARTISTIQUE :
Luc Picard : Gérard
Guylaine Tremblay : Angela
Diane Lavallée : Chantal
Markita Boies : Madame Caron
Micheline Bernard : Madame Laperrière
Lise Castonguay : Marie-Rose
Vincent Bilodeau : Lieutenant Geoffrion
Fanny Mallette : Denise
Alexandrine Agostini : nièce de Madame Dumais
Patrick Drolet : Karl
FICHE TECHNIQUE :
Réalisation :
Bernard Emond
Scénario :
Bernard Emond
Photo : Jean-Pierre St-Louis
Montage : Louise Côté
Son : Marcel Chouinard, Hugo Brochu, Martin Allard, Luc Boudrias
Musique : Robert Marcel Lepage