Un film de
Chad Chenouga, avec Lysiane MEIS, Abdel HALIS et Aimen BEN HAMED.
SYNOPSIS
1967 : cinq ans après sa fuite d'Algérie, Adda vit 17, rue Bleue, à Paris, avec ses deux enfants et ses deux sœurs. Elle entretient une relation amoureuse avec son patron, Merlin, qui assure une situation confortable à l'ensemble de la famille.
A la mort de celui-ci, leur destin bascule. Obsédée par la quête d'un trésor, Adda voit dans la disparition de son amant l'occasion de mettre la main sur tout ou partie de sa fortune. Son fils aîné ne porte-t-il pas un grain de beauté dans le creux de la main gauche, signe de grande richesse, selon un croyance populaire de l'est algérien ?
Les années passent, la famille se désunit… Chad se retrouve seul avec sa mère. Il prend alors en charge la santé d'Adda mais aussi les fantômes de son passé…
L’AVIS DE LA REDACTION :
Le film de
Chad Chenouga s’ouvre sur un touchant anachronisme : Adda, belle algérienne immigrée en France, n’a rien de la femme soumise et voilée qui habite les clichés du genre, mais nous apparaît sous les traits d’une jeune femme à la mode, portant robes courtes et perruques, dans le plus pur style années 60. Elle ne vit pas non plus en cité HLM, mais avec ses deux fils 17, rue Bleue, quartier résidentiel de la capitale, entretenue par son patron, un homme riche et marié, dont elle est la maîtresse. Parfaitement intégrée, elle règne en reine sur sa petite famille, incarnant l’autre visage de l’immigration, celui qui ne fait pas la une des journaux.
Et pourtant, on devine d’entrée de jeu, au parfum de nostalgie distillé par l’image, que cette douce quiétude sera de courte durée. Il suffira que l’amant décède pour que la vie d’Adda bascule dans un drame quotidien, une lente descente aux enfers, une marche vers le suicide annoncé…
17, RUE BLEUE, 100% autobiographique, et assumé comme tel, est construit comme un album du souvenir, celui d’un bonheur fugitif que l’on effeuille, et que l’on sent peu à peu s’assombrir.
Le réalisateur fait un retour sur lui-même, se remémore son passé, son enfance heureuse et tragique, à la manière d’une fiction. Il prête à la comédienne Lysiane Meis, paradoxalement d’origine belge, le visage de sa mère, mélange de légèreté désinvolte et de grâce taciturne. Adda va se laisser aller, sans s’en rendre compte, presque nonchalamment, à la négligence, au délire, à la dépendance médicamenteuse, des somnifères qu’elle finira par s’administrer à dose létale. Et Chad, le fils aîné, mi-révolté, mi-compatissant, sera le plus proche témoin, le complice impuissant de sa déchéance. Une blessure dont il gardera la marque toute sa vie. Avec ce sentiment coupable d’avoir laissé mourir sa mère…
Une scène particulièrement saisissante nous reste à l’esprit : celle de Chad, poursuivant des cafards dans un appartement, insalubre et délabré, au sol jonché d’immondices, où le jour n’entre plus. L’image est hyper réaliste, et en même temps, incidemment, on perd le contact avec le réel, pour entrer dans un univers kafkaïen. 17, RUE BLEUE, est le bouleversant témoignage d’une enfance volée, et un vibrant hommage à cette mère trop tôt disparue !
Laurence Berger
ENTRETIEN AVEC Chad Chenouga
Au début de 17, RUE BLEUE, beaucoup de détails connotent très fort les années 60. Et peu à peu, ce marquage temporel s'efface.
Au départ, il y a effectivement pleins de signes extérieurs qui rappellent les années 60 : les décors, les voitures, les costumes, le centre Pompidou ou un match de catch commenté par Roger Couderc à la télévision. Mais je ne voulais pas faire une chronique. Le film fonctionne un peu comme un entonnoir : au début, il y a les adultes, les sœurs, les frères ; et à la fin, il n'y a plus que le fils aîné et la mère, avec ses médicaments, ses secrets d'enfance, sa folie. Le chaos s'insinue et on a l'impression que les gens autour ne se rendent pas compte de ce qui se passe. Chad n'a d'ailleurs pas envie que les autres voient cette déchéance, ces saletés qui viennent de l'appartement. Ce lieu clos aux volets fermés ressemble à un ventre : c'est le ventre de la mère, le ventre dont il provient.
On plonge alors dans une intimité plus étrange…
Le point de départ et réaliste, mais après, c'est l'imaginaire qui s'engouffre dans l'appartement. Chad n'est plus en relation avec le vrai monde : il se bat contre les cafards, il y a ce trou dans le mur. Il est tout seul, il n'y a plus personne pour le mettre en garde contre le chemin qu'il emprunte, pour lui montrer la frontière entre le réel et l'imaginaire.
Est-ce que vous auriez pu transposer cette histoire à l'époque actuelle ?
Comme ce film est très autobiographique, il me semblait important de restituer ces années de mon enfance. Et puis avant que la Guerre d'Algérie soit terminée, il était assez rare que des femmes algériennes viennent seules en France. Il me semblait imporatnt de conserver ce caractère exceptionnel. Ma mère était aide-soignante dans un hôpital à Annaba, dans l'Est du pays. Elle est venue en France de manière un peu singulière : elle a accompagné un convoi de blessés et de morts jusqu'à Marseille, s'est sauvée et n'est pas retournée en Algérie.
L’AVIS DE LA PRESSE :
Studio Magasine :
"Trop perdu dans ses souvenirs, sans doute trop proche de son émotion, le réalisateur ne parvient jamais à maîtriser son film. La sincérité de son propos et sa capacité à ne jamais sombrer dans le mélo compensent ces défauts."
Cheze Thierry (article entier disponible dans Studio Magasine n°173, page 40)
Les Cahiers du cinéma :
Le caractère un peu sage d'une œuvre où les puissances morbides sont tenues à distance, comme si une peur d'aller trop loin, de puiser trop profond (par pudeur ? par manque de témérité ?) empêchait le film de dévoiler totalement ses écorchures béantes."
Chauvin Jean-Sébastien (article entier disponible dans
Les cahiers du cinéma n°562, page 84)