Comment survivre à son propre génie ? Ou encore : y a-t-il une vie possible après Citizen Kane ? Pour employer une image baroque en harmonie avec les secrets et les chausse-trapes du monde wellesien, on pourrait décrire les films de Welles comme une œuvre gigogne : un premier film fameux, Citizen Kane, qui cache les films suivants de la période américaine, déjà moins connus, qui cachent les films de la dernière période européenne, qui cachent eux-mêmes les films invisibles de Welles. Si le talent précoce n’est pas tout à fait une question cinématographique, tant ce sont plutôt les derniers films des grands cinéastes qui sont le plus souverains, l’œuvre d’
Orson Welles est peut-être le cas unique d’une carrière lancée spectaculairement et dont le film inaugural reste dans les mémoires comme un coup d’éclat sans précédent. Le "génie" d’
Orson Welles a ainsi pu inspirer des fameux textes d’André Bazin sur la profondeur de champ, toucher profondément les cinéastes de la Nouvelle Vague et susciter maints commentaires depuis soixante ans. Si Citizen Kane est sans doute l’un des films les plus commentés de l’histoire du cinéma, il reste peut-être un travail critique à faire sur les autres "tiroirs gigognes" de cette œuvre en forme de galerie des glaces trompeuse.
Youssef Ishagpour, Orson Welles, une caméra visible, La Différence, 3 vol.