Réalisateur culte de
L'Exorciste,
William Friedkin est passé par Paris durant le mois de novembre pour présenter l’édition Blu-Ray de son non moins culte
French Connection… A la base réalisateur de documentaires, Friedkin repartait en 1971 avec l’Oscar du meilleur réalisateur pour ce film, récompensant notamment son style révolutionnaire et innovant pour l’époque. Trente ans plus tard, le cinéaste revient pour nous sur l’une des œuvres les plus marquantes de sa filmographie…
Quelles sont les nouveautés de cette édition de French Connection en Blu-Ray ?
Et bien tout d’abord, je suis très content de cette nouvelle version car il s’agit de la meilleure définition qu’on puisse trouver sur le marché. La qualité des VHS de l’époque était très moyenne, avec le DVD on était arrivé à un résultat assez intéressant… Mais je pense qu’avec le Blu Ray, qui a une qualité 10 fois supérieure à celle du DVD, on approche de la perfection ! En revoyant le film en haute définition, j’approche de la vision que j’avais quand je regardais à travers l’objectif de la caméra. Côté supplément, j’ai fait un nouveau petit making of sur les lieux où l’on a tourné la course-poursuite du film ! Je voulais accompagner le public sur les lieux, et me souvenir de cette scène avec les principaux participants,
Gene Hackman et Sonny Russo…
(ex-policier qui a inspiré le personnage de "Cloudy" Russo, joué par Roy Scheider, ndrl).
Profitons-en pour parler de cette fameuse scène de course poursuite ! Vous vouliez faire une scène marquante qui puisse dépasser celle de Bullitt. Comment avez-vous procédé ?
Je tiens à préciser que je ne voulais pas dépasser en spectaculaire la scène de
Bullitt… Je voulais faire quelque chose de totalement différent ! Je ne voulais pas une scène d’une voiture qui poursuit une autre voiture. Je voulais intégrer cette séquence dans la vie quotidienne… Du coup, je suis parti me promener avec
Philip D’antoni dans les rues de New York pour essayer de trouver une idée originale. Avec le métro qui vibrait sous nos pieds, on a eu l’idée de e la voiture qui poursuit un train… Au moment du tournage, j’étais autant obsédé par faire la scène que Popeye l’était pour attraper l’assassin ! On a tourné dans les rues de Brooklyn avec une voiture qui atteignait les 150 km/h en traversant 26 pâtés de maisons. La situation n’était pas du tout contrôlée, mais à ce moment je ne pensais qu’à mes images et à leur impact !
En quoi pensez-vous que cette scène reste encore une scène de référence de nos jours ?
Je pense que, grâce aux nouvelles technologies et aux effets numériques, on arrive à faire des scènes beaucoup plus spectaculaires avec des actions beaucoup plus dangereuses ! Prenez par exemple la course-poursuite de
La Mort Dans La Peau (2004) et
La Vengeance Dans La Peau (2007)… Elles sont incroyables, elles sont parfaites ! Je suis un grand fan, et je suis sûr qu’elles deviendront des classiques avec le temps comme
French Connection en est devenu un. Ils ont tourné avec 8 caméras et avec l’aide des effets spéciaux. C’est vrai que pour ma scène de course poursuite, rien n’était sous contrôle, tout à été fait avec un certain degré de danger, et on le ressent en voyant les images… On est plus proche de la réalité.
Pour l’époque, la façon de réaliser était révolutionnaire, car vous avez utilisé les techniques du documentaire pour faire de la fiction…
Et bien à l’époque j’étais un réalisateur de documentaires, et les producteurs ont fait appel à moi pour que je réalise
French Connection dans cet esprit-là. Et puis la Nouvelle Vague m’avait fortement impressionné, avec ses caméras à l’épaule et ses montages abruptes… Mais un film en particulier m’a aidé à trouver ce style :
Z. de
Costa-gavras, qui met en scène le scénario comme si c’était une histoire vraie qui se déroule juste devant la caméra. Pour French Connection, j’ai provoqué l’histoire à travers la technique du documentaire.
Vous pouvez nous donner des exemples ?
Bien sûr. Par exemple, je faisais toutes les répétitions avec les acteurs sans que le cadreur soit sur le plateau. Quand on était prêt à tourner, le cadreur revenait sur le plateau et essayait tant bien que mal de suivre les mouvements des acteurs dans l’espace. Parfois même il devait faire le choix de suivre un personnage ou un autre. Mais même si le film est tourné avec des techniques de documentaire et que le scénario est basé sur une histoire réelle, ça reste quand même une fiction, car le film se déroule sur une période plus courte que dans la réalité. Les faits réels se sont déroulés pendant presque un an…
Pour jouer Charnier, vous vouliez Francisco Rabal... Finalement vous avez eu Fernando Rey. Pouvez-vous nous expliquer ce changement si radical ? Comment l’avez-vous géré au niveau du scénario ?
En fait, le personnage d’Alain Charnier est inspiré de Jean Jehan, un gangster corse qui était le centre de la trame de la French Connection. Il livrait, depuis Marseille, des cargaisons d’héroïne cachées dans des voitures à New York. Il n’a jamais été emprisonné car il a réussi à fuir en France, où il est mort paisiblement dans son sommeil il y a environ 15 ans. C’était un corse fort, avec des manières rudes qui travaillait, quand il était jeune, dans le port à décharger des caisses. Et je voulais
Francisco Rabal pour ce rôle car physiquement il était très proche du vrai Jehan… Je l’avais vu dans
Belle De Jour de
Luis Buñuel et j’avais beaucoup aimé sa façon de jouer. J’ai demandé alors à mon directeur de casting de l’engager, mais quand je suis allé le chercher à l’aéroport, je me suis trouvé avec une autre personne en face de moi... Il s’agissait de
Fernando Rey, qui lui aussi jouait dans
Belle De Jour Fernando Rey était à l’opposé de
Francisco Rabal ! Il était grand et mince avec un petit bouc et de très bonnes manières. J’ai quand même essayé de renvoyer
Fernando Rey chez lui et de récupérer
Francisco Rabal, mais ça été impossible car Francisco n’était pas disponible. J’ai donc dû me contenter de
Fernando Rey, qui finalement a été un choix très judicieux, car on a face à nous un méchant totalement atypique pour l’époque. Il est devenu culte, de bonnes manières et élégant, exactement l’opposé de "Popeye" Doyle le personnage principal. Cette antithèse de ces personnages a enrichi encore plus le film et tout est dû à la chance et au hasard.
On a parlé de l’impact de French Connection à l’époque de sa sortie. Maintenant qu’il sort en Blu-Ray, que pensez-vous de l’impact qu’il peut avoir sur les nouvelles générations ?
De nos jours, tout est différent, les films policiers sont beaucoup plus viscéraux, plus sexuels… plus violents. Avec French Connection, on voulait raconter une histoire vraie de façon la plus réaliste possible. De nos jours, il est plus important d’avoir une approche beaucoup plus spectaculaire... Les choses ont beaucoup changé. Les choses sont très différentes, très différentes. Le French Connection de nos jours, c’est
La Vengeance Dans La Peau.
Dans le film, vous montrez des gestes habituels de la police, comme poser un chapeau à l’arrière d'une voiture, preuve que c'est une mission de surveillance… De nos jours, un Studio n’accepterait pas ce type de détails ! A l’époque, la Fox vous a t-elle accordé toute la liberté que vous désiriez ?
Les Studios veulent que les films soient bien expliqués aux spectateurs, qu’il n’y ait pas de zones d’ombres. C’est vrai dans le cinéma actuel, mais c’était vrai aussi à l’époque. Moi, je voulais faire un film qui soit un portrait de ces deux policiers,
Eddie Egan et Sonny Grosso, un reflet de leurs vies réelles. Le studio trouvait que je n’étais pas suffisamment précis et voulait que je mette une voix off tout au long du film. Ça été un combat de tous les jours car la Fox voulait arrêter le film depuis le premier jour ! Je ne comprends même pas comment ils ont accepté de faire le film car ils l’avaient rejeté quelques mois auparavant. Je me suis battu pour avoir ma liberté, et j’ai réussi à faire le film que j’avais en tête…
Comment s’est passé votre relation avec Gene Hackman pendant le tournage ?
Et bien… Je ne voulais pas que Gene joue le rôle de "Popeye" Doyle. Il n’avait pas le physique imposant d’
Eddie Egan, et quand je l’ai rencontré pendant un repas, je me suis retrouvé avec quelqu’un de très calme qui parlait avec une voix très basse. Tout le contraire donc du policier qu’il devait incarner ! Et puis à l’époque, il n’était pas très connu, il était vu comme un bon acteur mais seulement capable d’interpréter des second rôles. Mais je me suis vu dans l’obligation de l’embaucher car le studio avait refusé tous les acteurs que j’avais proposés et Gene était le seul qui restait disponible… Je sais que pour Gene ce rôle a été très dur à interpréter : à l’époque c’était un libéral très convaincu qui devait jouer le rôle d’un policier raciste, violent à la fois juge et bourreau. Tout le contraire de sa personnalité. Dès le premier jour de tournage - on a commencé par la scène d’interrogatoire d’un jeune dealer noir dans la ruelle - Gene est venu me voir pour me dire qu’il était incapable de jouer avec une telle violence. Depuis ce premier jour, je n’ai fait que le provoquer pour le pousser à bout. Je n’étais vraiment pas content de son travail et j’étais resté sur l’idée que je ne le voulais pas pour mon film… Donc j’étais incapable de voir son merveilleux travail qu’il lui a valu l’Oscar au meilleur acteur à l’époque.

En parlant des Oscars, est-ce que gagner l’Oscar du meilleur réalisateur pour ce film vous a surpris ?
Non, pas du tout. Je n’ai pas été surpris du tout car cette même année j’ai gagné le Golden Globe et le prix de la Guilde des réalisateurs ! Ce qui me surprend est d’avoir gagné l’Oscar face à des concurrents du niveau de
Peter Bogdanovich ou
Stanley Kubrick. Ça été un grand honneur de gagner ce prix…
Quels sont vos futurs projets pour les années qui viennent ?
Je suis en train de préparer l’édition Blu-Ray de
L'Exorciste avec une qualité d’image qui va surprendre les fans ! En décembre, je vais aussi réaliser l’épisode numéro 200 de la série
Les Experts, grâce à mon vieil ami
William Petersen ! Quant à mon prochain film, il s’agira d’un thriller atypique très dérangeant et violent, écrit par une jeune scénariste noire de Los Angeles… Sans oublier l’Opéra de Puccini que je suis en train de préparer pour l’Opéra de Paris en 2014.
Propos recueillis par Manuel Garcia Pou
(Paris, Novembre 2008)