La seule évocation du nom de
Zhang Yimou fait surgir dans l’imaginaire cinéphile quelques-unes des plus belles pages de l’historiographie chinoise. Qu’on ait d’ailleurs vu ou non ses films, il est, aux côtés d’Hou Hsiao Hsien et de Chen Kaige (avant son piètre détour hollywoodien), LA référence culturelle de l’Empire du Milieu. Citons, pour mémoire, parmi ses plus brillants chefs-d’œuvre :
Le Sorgho Rouge,
Epouses Et Concubines,
Qiu Ju,
Une Femme Chinoise, ou
Vivre… Parallèlement réputé pour faire des "films de festivals" (on ne compte plus ses sélections à Cannes, Venise ou Berlin),
Zhang Yimou est également taxé, en retour, d’un classicisme un peu pompeux qui génère parfois certaines récalcitrantes compréhensibles.
Ces dernières seront levées avec HAPPY TIMES, un film qui donne l’occasion au cinéaste de s’essayer à un nouveau registre : celui de la "comédie noire" (un peu à la manière de Wang Chao dans
L’orphelin D’anyang). La rupture stylistique est admirablement menée !
On quitte donc, cette fois, l’imagerie paysanne qui lui est chère, pour une Chine urbanisée, dans laquelle Zhao, bonhomme jovial et un peu gauche, promène sa dégaine de généreux "looser" à la recherche de sa " moitié ", qu’il pense avoir enfin trouvée en la personne d’une grosse chinoise autoritaire à l’exigence intransigeante. Seulement voilà, la "promise" est une femme qui en impose et qu’il vaut mieux ne pas décevoir ! Filant "à la baguette", Zhao va devoir, pour satisfaire des caprices bien au-dessus de ses moyens, recourir à divers mensonges et subterfuges…
Dans un premier temps, le ton railleur et plutôt léger ne fait aucun doute : l’enchaînement de saynètes, drôles et décalées, nous confirme que nous sommes bien dans une comédie paillarde. Pourtant,
Zhang Yimou parvient à y glisser, tout en finesse et sans pathos, de petites touches d’humanité qui se révèlent discrètement vers la fin du film. L’intérêt le plus vil du début s’estompe alors au profit du bonheur d’autrui. Par exemple, lorsque Zhao invente de toutes pièces un monde qui n’existe pas, pour laisser croire à Wu Ying, une jeune aveugle qu’il a été contraint de prendre sous sa protection, qu’il est propriétaire d’un somptueux hôtel et qu’elle va pouvoir travailler dans son salon de massage, il ne cherche au fond qu’à la rendre heureuse. Même si ce jeu de dupes ne trompe personne, il permet de réveiller des espoirs et des sentiments aussi touchants qu’inattendus…
En prêchant le faux pour le vrai, le mal pour le bien, le rire pour les larmes, et en prenant le parti des faibles, des humbles, des gens simples,
Zhang Yimou nous dispense ainsi une très belle leçon de vie. Fable morale (sans être moralisatrice), HAPPY TIMES nous fait passer d’un sourire amusé à un sourire ému… L’un de ces "heureux moments" que seul le cinéma sait nous offrir !
Laurence Berger