Avril 1988. Île d’Ouvéa, Nouvelle-Calédonie.
En protestation contre la Loi Pons et dans un contexte socio-politique tendu, un groupe d'indépendantistes Kanaks attaque la gendarmerie de Fayaoué dans une tentative d’ « occupation pacifique » qui va virer au bain de sang. Quatre gendarmes sont tués par balle et vingt-sept autres sont enlevés et retenus en otages en deux groupes (un au nord, l’autre au sud) sur cette toute petite île. Alors que les otages du sud sont rapidement libérés à l’issue de négociations, la situation au nord s’avère plus complexe, les indépendantistes s’étant retranchés dans une grotte isolée.
Clamant que les gendarmes ont été « massacrés à l’arme blanche » (la presse évoque même des décapitations), l'État Français – en plein entre-deux tours de l’élection présidentielle opposant François Mitterrand et son Premier ministre Jacques Chirac - envoie l’Armée de Terre (des centaines d’hommes, une logistique lourde et des méthodes d’interrogatoire musclées) pour rétablir l’ordre. Lorsque la cellule de négociation du GIGN (menée par le capitaine Legorjus) arrive sur place, c’est une zone de guerre qu’elle découvre, une première sur un territoire français depuis la guerre d'Algérie.
Surréaliste ? Peut-être, pourtant il s'agit de faits réels qui se solderont par un assaut meurtrier conduisant à la mort de dix-neuf Kanaks et de deux militaires. Une plaie toujours béante dans l’archipel.
Un sujet encore ultra sensible
En portant sur écran une reconstitution de l’attaque de la grotte d’Ouvéa,
Mathieu Kassovitz joue avec le feu : celui des versions contradictoires et des souvenirs écorchés. Fruit de plus d’une décennie de recherches (entre archives, témoignages et rencontres avec les témoins et leurs proches)
L'Ordre Et La Morale est pourtant un long-métrage d’une portée – cinématographique et historique – folle.
Car au-delà de jouer, avec brio, la carte du film de guerre humaniste (dont les influences à l’écran sont transparentes, de
Platoon à
La Ligne Rouge), Kasso se risque à présenter un véritable plaidoyer documenté (le cinéaste cite, entre autres, le rapport de la Ligue des droits de l'Homme) sur un drame vécu de façon diamétralement opposée en fonction de la situation géographie (métropole/Nouvelle Calédonie), de la position ethnico-sociale (kanaks, caldoches ou expatriés) ou de la couleur de peau.
A travers les yeux d’un homme (le controversé Legorjus),
L'Ordre Et La Morale se pose à la fois comme une esquisse tragique (au sens propre du terme) aux héros déchirés – l’impuissant négociateur et le révolutionnaire piégé dans la forêt - se débattant au coeur d’un engrenage fatal ; et un pamphlet politique engagé aux résonances plus qu’actuelles. Sur des images d’une beauté à couper le souffle, le spectateur est violemment confronté à un choc des cultures (celui de la « coutume » kanak face à la virulence de la métropole) encore douloureusement teinté de préjugés raciaux, un affrontement aggravé par des séries de rivalités – entre politiques, mais aussi entre gendarmes et militaires – et de manipulations qui s’avéreront létales.
Interrogeant le public comme les politiques, Kasso suit une frange de la population française
oubliée aux antipodes (quiconque a posé un orteil en Nouvelle Calédonie aura ressenti un certain malaise entre les différentes communautés) et pose avec force la question des notions de « terrorisme », d’ « indépendance », de « (dés)information » ou de « citoyenneté » (le réalisateur s’applique d’ailleurs à préciser le code postal de chaque lieu montré dans le film)… en 1988 comme en 2012. A l’heure où
La Haine fait un retour remarqué, il est bon de constater que
Mathieu Kassovitz n’a rien perdu de sa hargne, de son savoir-faire (certaines séquences sont tout bonnement étourdissantes) et de son sens critique aigu.
Décrié avant même son tournage (le long-métrage n’a bénéficié d’
aucun soutien « officiel », bien au contraire), honteusement boudé à sa sortie dans les salles et lors de la
dernière Cérémonie des César (malgré l'excellente performance de
Iabe Lapakas) et même
censuré en Nouvelle-Calédonie,
L'Ordre Et La Morale est pourtant un film de conflit efficace en diable doublé d’un discours citoyen et humaniste retentissant.
Et ça, ça ne court pas les rues…
Eléonore Guerra