Franck
Pour commencer, j’aimerais bien que tu expliques pour quelle raison tu as eu envie, ou tu as ressenti la nécessité de faire ce film (ce ne doit pas être la même chose) ?
Chantal
En fait, je ne voulais, ni ne ressentais, la volonté de faire un film sur ou en Israël. C’est
Xavier Carniaux, l’homme qui produit la plupart de mes documentaires, qui un jour me l’a proposé. Et puis ce qui m’intéresse au-delà de tout quand je fais «des documentaires» c’est de faire des films qui ne soient pas collés directement à mon histoire, ni à celle des juifs. Et quand je le fais comme dans Histoires d’Amérique, je théâtralise tellement que la distance s’installe et par la distance tout devient possible. Mais quand par exemple je fais un film comme Sudoù j’évoque le silence, la peur, le lynchage des noirs, j’évoque aussi un autre silence qui est pour moi le silence des camps, ou sur les camps, le silence bruyant dans la cuisine, ce qui n’est pas dit. Donc en général quand je veux parler de choses qui me sont proches, trop personnelles, je prends un détour qui me bouleverse aussi, mais un détour quand même. Et là ce sujet que Xavier me proposait, c’était trop directement lié... Et donc je ne voulais pas. En même temps, je me disais peut-être que je dois quand même essayer, mais je me disais cela avec répugnance, et puis après avoir tourné autour, avoir cherché comment m’en éloigner pour mieux m’en approcher, j’ai commencé à prendre des notes, le ver était dans le fruit. Je prenais des notes et je pensais à un futur film. Mais je me disais pour mieux regarder Israël, il faut aller en Afghanistan, ou ailleurs, à New York, par exemple, mais certainement pas en Israël. Et comme par hasard ces notes, je les ai perdues. Je ne voulais vraiment pas. Puis, j’ai été donner des cours de cinéma à l’université de Tel-Aviv et j’ai dit à Xavier, écoute, je prends ma caméra avec moi et on verra. Il m’a donné un peu d’argent et l’argent, c’est un contrat, donc un contrat, c’est un travail etc... Là-bas, à Tel Aviv, j’ai recommencé à lire, à prendre des notes et il est arrivé ce qui est arrivé, non loin d’où j’habitais, à quelques mètres à peine. Alors qu’on était dans une période de trêve déclarée. C’était en mars ou février de l’année dernière, je ne sais plus. Mais ce n’est pas du tout ce qui a été déterminant, l’attentat à quelques mètres de l’endroit où j’habitais n’a pas été déterminant. Au contraire, presque. J’aurais pu tomber dans la banalité.