Filmer pour le grand écran le défilé des patients dans le cabinet médical n’est il pas un projet périlleux? Comment avez-vous convaincu le médecin et la production de vous suivre dans pareille aventure ?
J’ai eu l’occasion de travailler dans le milieu médical et je continue par le biais de l’éthique. La question de l’éthique est une question essentielle. Foucault et Canguilhem s’interrogent sur«ce que c’est qu’être en bonne santé et qu’est ce qu’un être humain», la frontière entre les deux n’étant pas si évidente. Je m’intéresse beaucoup à la philosophie mais aussi à la réalité de notre quotidien. Aujourd’hui, en occident, 90% des gens naissent dans le secteur hospitalier et 87% meurent dans les murs de l’hôpital. Alors quelle place occupe la médecine dans notre vie? Le film est parti de là. La lecture des Carnets de Sante du Dr Perino (des tranches de vie lors de consultations) m’avait bouleversée. J’ai immédiatement pris contact pour lui parler de mon projet. Ce n’était ni la vie ni le rôle du médecin qui m’importait mais ce qui se passait dans le cabinet. Je supposais que toute la vie se passait là. Réticent,le docteur Perino acependant accepté de me rencontrer pour en discuter. Puis, il m’a autorisée à venir deux jours au cabinet en me disant : «Vous vous taisez,ne prenez pas de notes. Je ne veux ni photos, ni caméras.» Cette «punition» m’a finalement ouvert les portes de la consultation. Je suis revenue, et j’ai cette fois là, pu prendre des notes. J’ai envoyé alors un projet de scénario à la productrice qui, à sa lecture a tout de suite pensé à un vrai film de cinéma. Plutôt qu’à un reportage pour la télévision.Pour nous deux, c’était une évidence : j’avais un lieu, un personnage principal, d’autres secondaires et surtout des mini dramaturgies. Cela dit, je me doutais bien que je serai toujours sur le fil du rasoir car j’allais filmer la substantifique moelle et le cœur de la vie avec toutes ses problématiques que cela soulève lorsqu’on s’approche d’aussi près des ressentis que sont la douleur et le mal être. Le médecin n’était pas d’accord sur la présence de la caméra, il imaginait plutôt des chroniques radio. Lors du second repérage, j’ai pu faire des enregistrements audio. J’étais tellement heureuse en écoutant les cassettes que j’ai compris que le film était là, dans cet échange. Encouragée par ma productrice nous avons envoyé mon scénario au CNC qui nous a dit «banco» tout en émettant des réserves sur la façon de filmer «cette réalité». J’ai alors lâché à Luc Perino les mots de « repérage audiovisuel » et ai fini par le convaincre de laisser la caméra entrer dans le champ de ses consultations.