Dans
Le chant des mariés,
Karin Albou continue son exploration de thèmes déjà développés dans
La Petite Jérusalem (poids des religions et éveil de la sensualité), mais dans des espaces temps et lieu différents. Direction Tunis, en 1942. La Seconde Guerre Mondiale et les nazis arrivent dans cette ville où deux jeunes filles (voir adolescentes), Nour la musulmane et Myriam la juive, sont comme des sœurs. Mais évidemment, il ne fait pas bon d’être juif à ce moment de l’Histoire.
La guerre n’est qu’au second plan. On ne voit pas les avions qui bombardent, on n’en voit (ou entend) que les conséquences. De même, les soldats n’ont pas de visages. Comme Eisenstein l’a fait avant elle,
Karin Albou (avec moins de maîtrise) déshumanise les nazis, qui ne sont que des bruits ou des uniformes, vaguement angoissants. En fait, les seuls instruments de guerre que la cinéaste montre sont les armes psychologiques : l’avion et les tracts racistes qu’il largue, où la radio et le poison antisémite qu’elle distille. Les conséquences de ces armes sont importantes chez les personnes manipulables, comme Nour, qui ne va pas à l’école. L’occasion pour
Karin Albou de nous montrer l’importance de l’instruction pour lutter contre les préjugés. Le savoir contre l’ignorance inculquée.
Karin Albou dénonce aussi le poids du carcan religieux dans la vie de ces deux jeunes filles. Nour, peu instruite, se fait manipuler et doit adopter la façon de penser de son fiancé, d’autant plus qu’elle n’est plus vierge et qu’une épée de Damoclès est suspendue au-dessus d’elle. Myriam est mariée de force, pour sauver sa famille de la misère. Les destins des deux héroïnes sont entre les mains de leurs familles. Elles n’ont pas leur mot à dire. On ressent, dans l’énergie que met Myriam dans sa résistance à cette vie non désirée, la même fougue que
Karin Albou déploie pour défendre le droit de choix et la liberté des femmes.
Mais il s’agit aussi de deux jeunes filles qui découvrent la sensualité, dans un environnement difficile, où elles ne peuvent s’exprimer clairement et sont au contraire brimées.
Un film à fleur de peau, au sens propre et figuré. On ressent les émotions de chaque jeune fille, leurs tentatives désespérées pour vivre la vie qu’elles ont choisie, leurs angoisses face à l’avenir imposé qui les attend. Un film à fleur de peau dans la mise en scène : comment mieux filmer l’éveil de ses jeunes filles au désir, voir à l’érotisme, qu’en filmant la peau qui, comme les adolescentes, et tantôt caressée , tantôt violentée.
Les moindres frissons, blessures et irritations sont captées comme autant de métaphores de l’âme des deux filles.
Si le procédé est intéressant, on pourra tout de même objecter que parfois, mieux vaut suggérer plutôt que de montrer. Le film manque peut-être d’un peu de finesse visuelle : certains plans ne s’imposaient pas, et s’insèrent bizarrement dans le récit.
Mais ce petit détail n’enlève rien à la force du
Chant des mariés. Et on souhaite à
Karin Albou de continuer à filmer son combat et sa poésie pendant de nombreux films.
Anne-Louise Echevin