Son chef-d’oeuvre, ce fut la découverte (sur la couverture de «Harper’s Bazaar») puis la création de
Lauren Bacall. D’un mannequin, il a fait une actrice d’une autorité stupéfiante
qu’on surnomma «The look» - «Le Regard» et« La Voix». Pour forger cette voix étonnante, il lui prescrit de déclamer à tue-tête en haut d’une falaise, par-dessus le tintamarre des vagues, jusqu’à obtenir ce timbre grave et rouillé, si déroutant chez une femme. Bien que plus grande que lui, il l’opposa à Bogart en 1945 dans
Le Port De L’angoisse . L’accord du couple fut tel qu’ils se marièrent. Mais cela n’affadit pas pour autant leurs rapports. En 1946, dans ce joyau du film noir qu’est
Le Grand Sommeil, inspiré par Raymond Chandler et adapté par
William Faulkner, Bogart et Bacall échangent les dialogues les plus cyniques, les plus crus, les plus gonflés de tendresse retournée - et donc les plus justes - jamais entendus à l’écran. Chez Hawks, contre tous les schémas habituellement suivis, les hommes non seulement n’essaient pas de séduire ces femmes aux voix basses qui agissent comme des mecs et sont plus sagaces qu’eux, mais ils les tiennent à distance. Avec raison, puisque naïfs comme Gary Cooper, désinvoltes comme
Cary Grant, amers comme Bogart ou bourrus comme John Wayne, tous se font prendre à l’issue du match. Pour leur plus grand bien, ignorés d’eux-mêmes. Car Hawks croyait à l’union des contraires. Surtout quand chacun n’est pas ce que l’on croit.