Les trois singes est reparti de Cannes avec le Prix de la mise en scène. Lorsqu’on voit le film, on comprend que la récompense est amplement méritée.
On ne peut qu’admirer le magnifique travail du directeur de la photographie. Le film baigne dans une lumière oscillant entre le jaune et le vert, baignant les visages d’une grande part d’ombre et de lumière. Ce qui est un bon moyen d’exprimer la nature double des personnages. Le titre du film fait en effet référence à une vieille fable philosophique sur les différentes formes du mensonge, symbolisés par trois singes. Ici, le mari, la femme et l’enfant. Chacun d’entre eux, derrière l’apparence, dissimule secrets et tromperies. Les contrastes de couleurs sur les visages, très souvent filmés en gros plan, permettent de souligner la complexité des personnages.
On ne peut qu’applaudir aussi la direction des acteurs. Car tout le film repose sur le non dit. Et il n’y a rien de plus difficile que d’exprimer quelque chose sans mot, et sans forcer à côté sur une gestuelle outrancière ou théâtrale. Dans
Les trois singes, le pari est amplement relevé.
On ressent la moindre pensée des personnages, par un simple regard qui s’assombrit, une bouche qui se crispe légèrement. Pas besoin de grands mots, de grands discours. Tout s’exprime par cette retenue pourtant très significative. Parfois, les mots sortent, éclatent. Et c’est alors une véritable explosion, souvent accompagnée de violence physique. Scènes pour lesquelles le réalisateur recule sa caméra, pour atténuer le choc soudain.
Mais cette histoire qui ne s’exprime pas peut en dérouter plus d’un. Le réalisateur prend le risque de perdre l’attention du spectateur en ne lui donnant pas plus d’éléments tangibles. Cependant, même si l’esprit a parfois tendance à s’éloigner du film,
Nuri Bilge Ceylan réussit toujours à inventer un nouveau procédé relançant le suspense du film.
De même, les amateurs de mise en scène classique et naturelle risquent d’être fortement déroutés par la forme du film, qui ferait hurler les supporters du Dogme scandinave (lumière naturelle, pas de musiques ajoutées, libre part à l’improvisation…).
Car le travail sur le style est extrêmement important, au point d’avoir parfois l’impression que le réalisateur se regarde filmer et oublie que le but premier d’un film est d’accorder fond et forme, d’apporter un véritable équilibre entre la mise en scène et l’histoire.
Malgré ces petits défauts,
Les trois singes, après avoir séduit le jury Cannois, ont de quoi intéresser le reste du monde. A réserver aux spectateurs amateurs de réelles expériences cinématographiques.
Anne-Louise Echevin