Et si… Et si on refaisait
Il Faut Sauver Le Soldat Ryan du point de vue de l’armée Allemande ? Et si on replongeait dans l’enfer de
Platoon à travers les yeux des combattants Vietnamiens ? Et si on essayait d’oublier les « bons » et les « méchants » pour ne plus voir que des hommes, de simples hommes arrachés, déchirés, entraînés malgré eux dans une machine meurtrière qui les dépasse. Des hommes qui n’ont rien demandé d’autre que de vivre et qui se voient, une baïonnette à la main, condamnés à danser avec la Mort. Et si on allait de l’autre côté de la barrière voir à quoi ressemblent ces « monstres » ?
Et si on confiait cette délicate mission de mémoire à l’un des réalisateurs les plus sages et les plus talentueux du cinéma américain ? Après vous Monsieur Eastwood, vous avez carte blanche pour nous en mettre plein la tête et le cœur. Refaire
Mémoires De Nos Pères du côté nippon, refaire la bataille d’Iwo Jima, non pas avec des soldats de plomb et des arbres en carton, mais avec de la chair, du sang et des larmes.
L’idée même du film est déjà un acte artistique (politique ?) qui force le respect et qui mériterait à lui seul que le public se déplace en masse. Le traitement que lui offre en plus Eastwood est un superbe hommage à tous ces soldats disparus quelle qu’ait pu être leur nationalité. Pas d’esbroufe (relativement peu de scènes de combats, mais efficaces en diable), une photo splendidement sobre, cendrée comme s’il était déjà trop tard, une mise en place volontairement lente, presque flottante pour partager l’engluante attente, l’inquiétant calme avant la tempête. Sans compter une direction d’acteurs incroyablement juste compte tenu de la barrière de la langue dans un film intégralement tourné en japonais !
Comme
Mémoires…,
Lettres… fonctionne par flashbacks. Cependant, si nos soldats US revoyaient les terribles combats endurés, les nippons, eux, se souviennent de leur vie passée et perdue. L’écho à la réalité historique consacrée par les livres n’en est que plus assourdissant.
Mémoires… entrevoyait l’avènement d’un nouveau monde, Lettres… trahit le désespoir de voir l’ancien disparaître.
On peut ne pas comprendre la guerre, mais certaines phrases énoncées avec une désarmante humilité (se battre un jour de plus pour que son pays et sa famille vivent libres un jour de plus) résonnent fort, très fort dans la salle obscure.
Comment
Clint Eastwood parvient-il à insuffler une telle énergie du désespoir avec autant de simplicité ? C’est peut-être ça la marque des Grands. On le targue souvent de classicisme, la réalité est bien plus simple : Eastwood EST un classique.
Eléonore Guerra