Dans
Plus tard, tu comprendras,
Amos Gitai s’attaque au sujet douloureux de la Shoah. De la douleur et de la perte que ce moment de l’Histoire a créées chez de très nombreuses personnes. Le meilleur moyen de comprendre les blessures irrémédiables de la déportation, c’est d’en observer les conséquences sur plusieurs générations. Ici, sur trois d’entre elles.
Le sujet reste malgré tout sensible. Il faut beaucoup de délicatesse et de pudeur pour éviter de tomber dans une caricature de film dramatique et larmoyant. Tout le film repose sur l’opposition entre
Jeanne Moreau et
Hyppolite Girardot. Elle ne veut pas parler de ce qui s’est passé, parce que la douleur ne peut être décrite par des mots, et que le seul moyen de survie, pour elle, est le silence. Pour son fils, la Shoah a créé un manque identitaire. Il doit combler le vide qu’a laissé en lui la déportation et l’assassinat de ses grands-parents par la connaissance de ce qui est arrivé.
Un des thèmes principaux du film pourrait être la mémoire comme repère identitaire.
Jeanne Moreau ne peut oublier et reste hantée par ce qui s’est passé.
Hyppolite Girardot (remarquable) ne connaît pas la vérité et a besoin de comprendre, de faire un travail de deuil qui passe par la compréhension de la tragédie familiale. A fleur de peau, il pose des questions muettes à
Jeanne Moreau, qui y répond par un silence lourd et obstiné. Mais
on peut toujours faire confiance à l’actrice pour instiller l’émotion sans un mot. Toute la douleur se lit sur son visage, qui s’assombrit subrepticement, ou grâce à un geste suspendu pendant une seconde.
Fidèle à lui-même,
Amos Gitaï utilise une mise en scène en longs plans séquences et travellings, qui permet au temps de s’étirer, parfois de s’arrêter. Le mouvement est donné par les déplacements des comédiens, souvent en intérieur. Lorsqu’ils sont en extérieur, ils sont enfermés dans les rues, comme lors de la scène d’ouverture où
Hyppolite Girardot marche dans le labyrinthique mémorial de la Shoah, symbole du parcours qu’il devra lui-même effectuer pour tenter d’obtenir les réponses à ses questions.
Si les personnages sont enfermés, c’est pour symboliser la prison de la mémoire. L’appartement de
Jeanne Moreau possède une décoration surchargée, qui résulte de l’accumulation de tous les souvenirs qu’elle possède. Souvenirs qu’elle ne partage pas forcément. A côté, celui d’
Hyppolite Girardot est beaucoup plus impersonnel, car lui n’a pas trouvé les réponses qu’il recherche. Parfois, la mère et le fils ouvrent la fenêtre, pour s’imprégner de l’air et du monde extérieur, afin de mieux refouler les questions ou les souvenirs douloureux qui les assaillent.
La caméra se contente d’observer les personnages, sans porter de jugement, sans user de plans ou d’artifices à but pathétique.
Tout en intériorité, le film puise sa puissance dans l’évocation d’un sujet toujours douloureux et poignant (la Shoah), qui se mêle ici à une tragédie familiale, portée par de merveilleux acteurs.
Anne-Louise Echevin