La nouvelle de
Camillo Boito est très différente du scénario auquel elle n’a fourni qu’un point de départ, une situation.
Luchino Visconti venait de mettre en scène, pour la Scala de Milan, La Vestale de Spontini, avec Maria Callas. Il voulut donner à son film un caractère d’opéra romantique. L’histoire se situe en pleine lutte du Risorgimento, pour chasser les Autrichiens de la Vénétie. Verdi était le musicien par excellence du Risorgimento. Tout cela se retrouve dans les magnifiques scènes d’exposition. La comtesse Serpieri, mal mariée, trouve un dérivatif à ses frustrations dans l’aide qu’elle apporte à son cousin; mais sa rencontre avec Franz Malher, beau, veule et cynique, bouleverse sa vie et l’entraine à la déchéance, à l’oubli de la cause patriotique. Ce film historique tient compte d’une évolution condamnant la classe à laquelle appartient Livia, et l’empire austro-hongrois (à travers Malher), à une décadence irrémédiable. On retrouvera un thème semblable dans
Le Guépard, épisode antérieur de la libération de la Sicile et de l’épopée de Garibaldi. Les sympathies qu’avait Visconti pour la gauche ont souvent fait écrire que
Senso alliait l’analyse marxiste d’un changement historique au style flamboyant de l’opéra. Ce n’est pas faux, mais plus on revoit
Senso, plus on se rend compte que c’est d’abord un drame de la passion vécu par une femme révélée au plaisir des sens par un «homme fatal» portant l’uniforme ennemi. Franz fascine Livia, la trompe, la gruge; elle a beau s’éloigner de lui, il suffit qu’il revienne pour qu’elle lui cède à nouveau. La musique d’accompagnement (extraits de la
7ème symphonie de Bruckner) suit la course de cette femme perdant toute dignité, allant même jusqu’à acheter l’amour de Franz qui veut déserter. C’est au milieu de la débâcle de Custozza (défaite de la jeune armée italienne mais victoite toute provisoire des Autrichiens), dans une Vérone nocturne envahie de soudards, que s’achève, par une trahison amoureuse, une délation, une mise à mort, cette frénétique autodestruction. Les images sont splendides,
Alida Valli se montre extraordinaire, possédée, dans un rôle où elle va de l’amour fou à l’avilissement.
Farley Granger n’est pas moins admirable. Ces amants maudits appartiennent tout autant à l’univers personnel de Visconti qu’à l’Histoire.