C’était une période où il y avait tant d’atrocités. Il était impossible de rester là sans rien faire. C’est là le véritable point de départ de ce travail : la nécessité de faire quelque chose, mais quoi ? Nous étions tout un groupe et nous avons pris ensemble cette décision. Nous avions conscience qu’il y avait urgence et nous avons voulu agir vite, tant pis si tout n’était pas parfait, tant pis si certaines choses étaient bancales ou maladroites. Il fallait agir. Pour cela, nous avons réuni une masse de documents. Toute sorte de documents : des livres d’histoire sur le Viêtnam, des témoignages de soldats, les discours de Lyndon Johnson, les comptes rendus des séances du Sénat américain, le petit livre rouge de Mao, des actualités télévisées, des films documentaires mais aussi des bandes dessinées (comme les Marvels), des écrits sur le rock’n roll ou la musique de John Cage. J’ai également fait venir des gens très différents et de toute nationalité : des journalistes, des reporters de guerre, des fonctionnaires de l’ambassade des Etats-Unis, des historiens, des moines. Il faut, encore une fois, bien se remémorer le contexte politique dans lequel se déroulait cette préparation. La mort était partout. Il fallait absolument choisir son camp. Car cette polarisation était omniprésente. Elle était extrême. Il faut se souvenir du contexte politique qui régnait à Londres. Toute la ville était polarisée. On était d’un côté ou alors, nécessairement, de l’autre. Pour ou contre. C’était même encore plus large que le simple fait de prendre parti : être contre la guerre au Viêtnam signifiait adhérer en bloc à toutes les idées de gauche. Soyons clairs : j’ai une méfiance absolue envers l’engagement politique, quand il est simpliste, où tout est noir ou blanc. Au contraire, le vrai engagement est de pénétrer dans toutes les couches de gris. Je n’aime pas l’idée d’un auteur qui impose son point de vue. Je préfère de loin les points de vue des personnages. C’est ce qui me plaît dans les pièces de Shakespeare et que je ne retrouve pas chez Brecht, dont le théâtre est fermé et ne dépasse pas sa propre conviction. Dans le cas de Tell Me Lies, tout s’est décidé très vite. Ninon Tallon, la femme de l’acteur autrichien Carl Weiss, une New-yorkaise très proche de l’avant-garde, nous a dit qu’elle trouvait ce travail très intéressant. Quand on lui a dit que l’on voulait en faire un film, elle nous a répondu qu’elle pouvait trouver l’argent pour le financement. Elle connaissait en effet un cercle de médecins très engagés contre la guerre du Viêtnam. Il y avait une disposition fiscale de l’époque qui encourageait ce genre de donations dans le cinéma et ces médecins étaient de grands spécialistes qui gagnaient très bien leur vie, Ninon est allée les voir, et c’est ainsi que nous avons pu financer ce projet.
On m’avait dit que le film serait montré au Festival de Cannes. Puis on m’a appris qu’il avait été retiré. Je ne sais pas si j’ai même connu les raisons qui ont prévalu alors. De toutes les façons, le festival a été annulé à cause des événements de 68. J’ai présenté le film à Londres en février 1968 et aussi dans quelques villes américaines, dont New York. Nous étions une toute petite équipe et nous n’avions pas de grands moyens. Au moment de sa sortie, le film a rencontré une certaine résistance. Tell Me Lies n’est pas sorti très largement et bon nombre de critiques étaient dures. De nos jours, on peut comprendre le film autrement. Mais à l’époque la situation était tellement confuse, la politique tellement polarisée que, pour les journalistes américains, il ne pouvait pas y avoir un film sur le Viêtnam sans nécessairement un point de vue soit de droite, soit de gauche. Aujourd’hui je crois que le climat est plus juste pour le film. Il me semble qu’il est désormais plus facile pour le spectateur de comprendre qu’il ne s’agit pas de suivre une ligne mais de se remettre en question, de voir les choses autrement et avec courage, de faire face aux contradictions apparemment impossibles à résoudre.
février - avril 2012