Reconnu pour son art du documentaire, Sergei Dvortsevoy réalise son premier film, dans les steppes du Kazakhstan, où une famille a planté sa yourte.
Dans cette sablière du néant, Asa veut rester. La vie citadine n’a aucun attrait pour lui. Son rêve est de construire comme il le répète si obstinément à Tulpan, un coin de paradis dans ce nulle part qu’est la steppe, pour s’y établir avec un troupeau et une femme aimante. Un rêve qu’il a symboliquement dessiné sur son col de marin, et qui est bien loin de celui de son neveu qui projette d'habiter à la ville. A travers l’antithèse de ces deux personnages mais également par la dualité même d’Asa,
Tulpan illustre, à demi mot, la confrontation tradition/modernité ainsi que l’écartèlement de l’individu entre le désir de conserver une vie en accord avec son environnement naturel et la tentation de quitter l’âpre quotidien pour le monde urbanisé. C’est les chansons de Boney M, sur lesquelles le neveu chante à tue tête contre le chant traditionnel répété jusqu’à saturation par la petite fille, et le beuglement des moutons contre le moteur de la machine. La ville qui n’est évoquée que par le discours et dont l’image n’apparaît jamais à l’écran, se dessine en filigrane et devient tour à tour pour Asa, tentation, menace et obstacle.
Avec des accents dramatiques toujours dynamités par le rire (le leit-motiv des oreilles d’Asa et du prince Charles) et un réel souci d’authenticité, Tulpan bouillonne d’une sincérité qui affaisse la barrière géographique et rayonne d’une lumière universelle. Là où le réalisateur de
Bouzkachi, Le Chant Des Steppes avait choisi l’artifice sous la coupe du conte pour aborder les steppes désertiques, Tulpan déploie un esthétisme naturel qui désarçonne et séduit. Le cinéma parvient ici à s’approprier ces paysages en délivrant un hymne ardent à la vie par l’utilisation de plans séquences amples et par une mise en scène dépouillée. La vie n’a jamais été aussi présente que chez ses personnages nomades, une vie qui bat au rythme du vent des sables, des cris fébriles d’animaux et de la beauté des étendues désertiques.
Thérèse Di Campo