Philippe Noiret (HAŇTA)
Extrait des Mémoires Cavalières de
Philippe Noiret, 2007, Editions Robert Laffont, p 405-406.
« Le héros d’Une trop bruyante solitude travaille au pilon. Son métier est de broyer les livres. Le destin de ce semi-clochard solitaire fournit le prétexte d’une méditation magistrale sur la place du livre au sein de la société totalitaire. J’avais beaucoup d’admiration pour l’auteur de ce roman, le Tchèque
Bohumil Hrabal, que je tenais pour un des plus grands écrivains contemporains. La réalisatrice qui se proposait de me confier de rôle de Hanta, Vera Caïs, était tchèque elle aussi. Elle avait travaillé dans le cinéma mais n’avait jamais réalisé de films. Cette adaptation était son obsession. Avant elle, beaucoup de gens s’étaient mis sur les rangs. Vera, sympathique, généreuse, marquée d’une sorte d’innocence, de liberté et de sincérité désarmante, avait réussi, malgré la concurrence, à obtenir que Hrabal lui abandonne les droits en exclusivité. En Bohême, il faisait figure de monument national. Pendant le tournage, nous l’avions rencontré plusieurs fois. Il tenait table ouverte dans une des brasseries les plus célèbres de Prague. Il n'était pas homme à cracher sur la Pilsen, et recevait ses visiteurs dans une petite alcôve. Avec sa bouille ronde, ses yeux malins et ironiques, il faisait preuve d'une grande tendresse et de beaucoup de douceur lorsqu'il s'adressait à nous. Comme il parlait un peu le français, il tenait absolument à me parler dans ma langue. Je n'y comprenais rien. Vera qui était parfaitement bilingue aurait pu jouer les traductrices. Mais la cause était désespérée. Hrabal préfèrait parler le français. Somme toute, cet inconvénient était mineur, car tout son personnage irradiait. J'ai eu un grand plaisir à le rencontrer et à tourner l'adaptation de son livre. Il faisait d'ailleurs une apparition dans le film devant la caméra. Au temps du communisme, il avait été un peu dissident mais avec une certaine prudence, sans basculer dans l'opposition franche et marquée, ce que certains lui ont reproché. Il a écrit un livre touchant à ce sujet,
Les Noces dans la maison. Il ne s’y cherche pas d'excuses. Il se contente de répondre aux attaques en expliquant, en se livrant. On lui doit cette phrase que j'avais apprise par coeur comme une possible devise : “Seuls les gens qui rampent ne trébuchent jamais…” Financièrement le film était d'une production franco- tchèque. Nous avons eu la malchance de tomber côté français sur un producteur très malhonnête, doublé d'un incapable. Tout reposait sur les épaules des Tchèques. Les restrictions qui nous furent imposées ont pesé lourdement sur la fabrication et la carrière du film de Vera. »