Où se situe la frontière entre notre intolérance face à l’ordre social et religieux des autres civilisations et la réelle atteinte aux droits de l’Homme par des pratiques dégradantes ? Ce sont des personnes comme
Deepa Mehta qui nous apportent des éléments de réponse au péril de leur vie en nous parlant de leur pays, de leur culture et plus particulièrement, ici, des dérives de croyances religieuses complexes en Inde.
La réalisatrice nous ouvre les portes d’une maison de pénitence où des veuves sont envoyées parce qu’elles connaissent la malchance de survivre à leur mari. Exclues, rasées, déconsidérées, elles doivent vivre dans l’abnégation pour expier les péchés qui ont mené leurs époux à la mort. Le film embrasse tour à tour la violence du jugement porté sur ces femmes, le mélange d’amour et de haine qu’elles se vouent entre elles. Dans ce huit-clos, les sentiments sont exacerbés, et le deviennent encore plus à travers les yeux d’une enfant qui n’accepte pas la fatalité.
Le film est lent, représentatif de l’ennui lancinant et de la détresse qui rongent nos protagonistes. Les actrices nous communiquent cette oppression avec brio et la fillette est d’un naturel époustouflant. En revanche, nous émettons un regret concernant le fait que
Deepa Mehta ait choisi une occidentale pour camper la belle Kalyani. Parallèlement, nous sommes transportés en Inde à travers de magnifiques plans aux infinies déclinaisons de couleurs, au fil des brouhahas de la foule dans la cité, nos parois nasales sont presque empreintes de l’odeur des friandises indiennes. L’eau, personnage schizophrène et fil conducteur du film, à la fois sacrée, seule ouverture sur le monde et symbole de clivage social, participe à ce lyrisme ambiant. La poésie du film contraste avec la violence des propos. Certains y verront du sirupeux, mais nous nous y voyons un doux moyen de nous faire entendre une vérité insoutenable.
Si le film n’est pas exempt d’espoir, le spectateur sort de la salle primé d’une boule dans la gorge et d’un amer sentiment d’injustice ; peut-être est-ce parce que le film conclut par le fait que ces usages n’ont pas totalement disparu et que des millions de femmes en sont encore victimes.
Gwendoline Jamesse