Interview : Carnivores : rencontre avec les réalisateurs Jérémie et Yannick Renier

jeudi 29 mars 2018 - 17:11 | Interview
On connaissait Jérémie Renier en tant qu’acteur. Avec sa filmographie bien fournie - 45 films en 25 ans de carrière - le bruxellois d’origine a su s’imposer comme un incontournable du cinéma francophone. C’est sous la casquette de réalisateur que Jérémie Renier vient aujourd’hui nous présenter son premier long, Carnivores, co-réalisé avec son frère, Yannick Renier, également comédien.



Et justement, Carnivores raconte l’histoire de deux sœurs comédiennes, que la profession met en compétition. Mona (Leïla Bekhti), au sortir du conservatoire, cherche tant bien que mal à percer dans le cinéma, tandis que sa sœur cadette, Sam (Zita Hanrot), est une star de renom. Étouffée par la gloire, Sam pête les plombs. L’occasion pour Mona de s’immiscer dans la vie de celle qu’elle a toujours rêvé.

Rencontre avec Jérémie et Yannick Renier


D’où vient votre envie de réaliser à tous les deux ?

Jérémie Renier : Nous revenions de la Mostra de Venise, où le film Nue Propriété, de Joachim Lafosse était présenté. On avait déjà envie de réaliser, sans trop savoir quoi. On ne connaissait pas encore le sujet. On attendait à la sortie de l’aéroport, avec nos bagages respectifs. On avait plein de trucs, des sacs, des housses de costumes, et tout à coup je reçois un coup de téléphone.

Yannick Renier : Je débarrasse Jérémie de tous ses sacs…

JR : J’aurais pu le faire aussi à sa place, mais là c’est lui qui a pris les affaires. On marche dans le couloir et moi je suis là, en train de téléphoner, lui galère derrière avec tous les sacs, et tout à coup on se retourne et on voit l’équipe du film qui était avec nous, qui rit de la situation.

Après coup on s’est dit que c’était une situation tragi-comique, où un acteur est mis en lumière et l’autre est son assistant. On trouvait cette relation intéressante à creuser. C’est ça la genèse, vraiment le tout début du projet.

Le film raconte l’histoire de deux sœurs en compétition, vous réalisez sous la casquette de deux frères, en quoi le film s’inspire de votre propre histoire ?

YR : On s’est rendus compte que pour les gens, il y a une stigmatisation qui est exacerbée du fait que l’on soit frères. Les gens voudraient qu’on ait un niveau de réussite égale, comme les parents qui aimeraient que leurs enfants soient les plus heureux mais qu’il y en a un des deux qui a le plus de notoriété. On se dit que si l’un réussit moins bien, il doit être malheureux ou que si l’autre réussit mieux il est peut être plus prétentieux.

Vous avez souffert de ça ?

YR : Quand Jérémie a débuté dans le cinéma, au moment de La Promesse, moi je démarrais au théâtre. J’étais passionné par ce que je faisais, je découvrais un monde qui m’avait fait rêver, je travaillais, je gagnais ma vie, et un moment donné quelqu’un m’a dit « ton frère fait La Promesse, c’est formidable, mais toi t’es mieux que lui ». Cette phrase était tellement violente, car on nous mettait en compétition. Le simple fait qu’on soit frères justifiait cela. Il y a des milliers d’acteurs, et même si c’est un métier qui prête à la comparaison, il fallait qu’il y ait un podium du fait que l’on soit frères. Cette idée de podium est douloureuse. Après, on a très vite pu en parler entre nous, donc déjouer les mauvais sentiments et cette pression du regard extérieur.

Comment est-ce qu’on vit cette compétition dans le monde du cinéma ?

JR : Je pense que le cinéma accentue cette comparaison, avec la représentation, le fait d’être mis en lumière, d’être fantasmé par beaucoup de gens, parce que c’est un métier qui peut paraître idyllique. Maintenant, je pense qu’on peut rencontrer ça dans n’importe quel milieu, même dans un couple, au delà du rapport fraternel. Comment l’autre réussit, comment il est vu dans son cadre de travail, et comment est l’autre. On aimerait être tous égaux, mais on ne l’est pas, surtout à des moments précis de notre existence. C’est des vagues, ça va, ça vient. Je pense qu’il faut prendre de la distance, être heureux avec ce qu’il se passe.

YR : Et puis il y a un paradoxe dans le film, c’est que Sam, la petite sœur qui elle réussit mieux, vit très mal sa réussite. Parfois on a une image de la réussite des autres, mais les personnes dont on rêve ont parfois du mal à assumer où ils sont. C’est vraiment l’idée de départir du fantasme de ce que pourrait être la vie de l’autre et essayer de vivre sa propre vie.


Jérémie, tu faisais référence à une situation tragi-comique que vous aviez vécue tous les deux, pourtant le film est très sombre…

JR : On avait envie d’aller très profond dans ce qu’il y a de plus sombre, même dans l’ordre du fantasme. La tragédie a mené vers le thriller psychologique, qui permet d’aller plus loin dans la confrontation des deux personnages, dans ce qu’il y a de plus sombre en elles. Ça nous amusait d’aller plus loin que juste une anecdote de notre relation.

YR : Surtout que nous on le vit bien, on en parle, on vit cette rivalité ou compétition dans le regard des autres mais on arrive à en rire beaucoup. Et justement je pense que c’était plus intéressant que de faire une truc naturaliste et de copier notre relation. On voulait aller là où la relation a pu se transformer en quelque chose de négatif. Entre ce qu’on vit entre nous et le film, il y a un équilibre.

Et en tant que frères, comment s’est passé la direction des actrices ?

YR : On avait quelque chose qui était de l’ordre de la compréhension non-verbale. Au moment des essais, c’était la première fois qu’on dirigeait des comédiennes. Je sentais ce que Jérémie voulait me dire, quand j’en disais un peu trop aux comédiennes par exemple, je le sentais alors qu’il ne m’avait pas parlé. Ça c’était une grande force. Car diriger des acteurs à deux, c’est parler d’une même voix, et cette connexion qu’on avait tous les deux était précieuse.

C’est quoi les défis d’un premier film ?

YR : Y’a une grande gourmandise dans le fait de faire un premier film, surtout un film qui parle en partie de nous. On voudrait raconter beaucoup de choses, faire de belles images, on a envie de voir les actrices de manière formidable. C’est donc l’apprentissage du choix, c’est une épreuve pour un premier film. Heureusement on était bien soutenus et bien encadrés.

Comment vous est venu le titre, Carnivores ?

JR : On avait envie d’un titre qui soit évocateur pour le public, sans raconter le film. Et pour nous dans le film, il y a la proie, une histoire de territoire, le côté carnivore, qui vampirise, le côté dangereux…

YR : Au départ on est tombés sur un livre de photos animalières, que j’avais reçu à 11 ou 12 ans, à mon anniversaire, ça s’appelait les carnivores et les édentés. Au moment où on construisait ce scénario avec deux personnages, où on ne sait pas très bien qui est dans l’ombre, qui est dans la lumière, qui est celle qui sera la proie, la prédatrice… Et puis on a réduit le titre à Carnivores parce qu’on trouvait que c’était plus évocateur.

Comment votre choix s’est porté sur Leïla Bekhti et Zita Hanrot ?

JR : Ce qui était important dans nos recherches, c’était de trouver deux soeurs qui, dès les premiers instants où on les voit ensemble, ça doit coller physiquement déjà, mais au delà de ça, ce qu’il se passe à l’intérieur d’elles, qu’elles se sentent à l’aise l’une avec l’autre,

YR : Toutes les choses qu’on ne peut pas jouer. Être frères c’est quelque chose de tout à fait naturel, qui s’est créé dans le sang, dans le fait qu’on ait vécu ensemble, et ça on pouvait pas le créer. C’est quelque chose qui devait se faire, et qui s’est fait de manière alchimique entre Leïla Bekhti et Zita Hanrot. Ça leur a permis d’aller très très loin dans l’exploration de leurs sentiments contradictoires, violents, et d’amour aussi, que ce soit physique ou mental, car elles avaient une grande confiance l’une avec l’autre.

Carnivores est actuellement dans les salles



Propos recueillis par Chloé Valmary (29 mars 2018)

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