Interview : Joy : Edgar Ramirez se confie dans une interview

mardi 29 décembre 2015 - 16:24 | Interview
À la veille de la sortie de Joy, le nouveau film de David O. Russell avec Jennifer Lawrence dans le rôle titre, Edgar Ramirez (Carlos, Le Film, Zero Dark Thirty) qui interprète son ex-mari, se confie dans une interview exclusive à découvrir ici.



Comment avez-vous décroché le rôle de Tony ?

Je considère que cela a été une grande chance et un véritable honneur. Je tournais un autre film, Point Break, et l'avant-dernier jour du tournage, j'ai reçu un appel téléphonique de David O. Russell qui voulait me rencontrer à Los Angeles. J'étais à ce moment-là au sommet du Mont Blanc, côté italien ! Je suis redescendu dans la vallée et l'aéroport le plus proche était Genève. Du coup, j'ai pris la route à Courmayeur, en Italie, et j'ai traversé les Alpes pour rejoindre l'aéroport international de Genève, où j'ai pris le premier avion pour Paris. Une fois à Paris, je me suis envolé pour Los Angeles et je me suis rendu immédiatement au bureau de David pour discuter avec lui et me mettre au travail.

Pourquoi étiez-vous aussi emballé par ce projet ?

J'aurais donné mon accord quel que soit le rôle. Je ne savais rien du film. Je savais seulement que David voulait que je répète une chanson qu'il m'avait envoyée, "Out of Nowhere" d'Ella Fitzgerald – ou en tout cas que je me la mette en tête. J'ai appris cette chanson pendant le vol, et quand je me suis retrouvé dans son bureau, on s'est assis sur un canapé et on a commencé à travailler la scène du sous-sol [celle que Ramirez partage avec Robert De Niro qui n'était pas dans le bureau du réalisateur ce jour-là]. C'était génial. David m'expliquait la scène de son point de vue de réalisateur, puis il se coulait soudain dans la peau de Rudy [personnage de Robert De Niro] sans me prévenir. Du coup, c'était très intéressant d'essayer de tenir la cadence pour suivre ses changements de point de vue. Dès ce jour-là, je savais que j'allais vivre la plus formidable expérience artistique de ma vie avec ce type. Et puis, Jennifer est entrée dans le bureau. On s'est dit bonjour, on a papoté, on a trouvé la bonne dynamique de notre relation, et on a commencé à improviser. Je lui ai chanté ma chanson, et on s'est mis au boulot tous les deux.

David tenait particulièrement à ce que vous campiez le rôle. Quel était son point de vue sur le personnage ?

Oui, c'est moi qu'il voulait. Au départ, le personnage était censé être italien, mais je crois que David voulait intégrer mon propre parcours culturel [vénézuélien] à l'histoire, car le film parle de l'alliance entre deux mondes très différents. La dynamique de la famille de Tony n'a rien à voir avec celle de Joy. Tony est issu d'une famille latine, affectueuse et soudée, et il épouse une femme formidable qui, elle, vient d'un foyer extrêmement compliqué.

Comment décrire votre personnage ?

Tony est un chanteur et un rêveur. Il est – de loin – le personnage le plus tendre que j'ai jamais joué. Il m'a vraiment permis d'explorer des tas de pistes. Tony a une vraie dimension solaire, il est d'un grand optimisme, et il ne se préoccupe pas du quotidien. Il n'est pas du tout du genre pragmatique. Il veut se contenter de rêver, de profiter de la vie, de vivre au jour le jour, et de tout transformer en geste poétique. À mon avis, il incarnait un élixir revigorant pour Joy quand elle a fait sa connaissance.

Ce personnage tranche vraiment avec vos rôles précédents…

Oui, c'était un vrai plaisir – et un grand changement – de camper Tony. C'est sans doute le personnage le plus courageux que j'ai joué : cet homme défend sa femme, sans la moindre hésitation et sans le moindre complexe d'infériorité, politique ou social. Il soutient sa femme, cette femme qu'il aime et qui est aussi la mère de ses enfants, de manière inconditionnelle, même quand ils sont séparés. Il valorise la force de la femme qu'il aime. Je trouve que dans cette société en particulier, mais aussi dans le monde en général, il faut une bonne dose de courage et une posture franchement rebelle pour soutenir la femme qu'on aime avec autant de sincérité, de bonheur et de dynamisme.

À ce propos, quelle est l'importance d'un film comme celui-là qui valorise autant les femmes ?

Je pense qu'il est d'une grande importance. Il est totalement en phase avec notre époque. Il est complètement dans l'air du temps, puisque des débats sur l'égalité de tous ordres ont lieu à l'heure actuelle. L'un des débats les plus importants concerne l'égalité entre les sexes, et son application dans le milieu professionnel et dans le domaine des droits civiques. Notre monde est encore très dur envers les femmes. Il y a encore beaucoup de boulot à faire pour tendre vers l'égalité entre les sexes. Même si je suis un homme et que je soutiens et valorise les femmes, il y a pas mal de subtilités que je ne peux pas comprendre et qui m'échappent – tout ça parce que je suis un mec. Mais je sais que les femmes doivent encore se battre pour conquérir le moindre bout de terrain.



Comment s'est passée votre collaboration avec Jennifer Lawrence ?

Elle est adorable, très généreuse, chaleureuse, drôle et elle a beaucoup d'empathie pour les autres. Dans le même temps, elle est capable d'exprimer les émotions les plus intenses, les plus complexes et les plus noires, tout en témoignant d'une compréhension intime de la condition humaine qui dénote d’une maturité sidérante. C'est vraiment remarquable. Elle possède un type de savoir ancestral. Il y a quelque chose chez elle… Elle cerne très bien la condition humaine. Elle est très expressive et en même temps très lumineuse. Elle rayonne, elle vous communique sa joie de vivre, elle est bienveillante et sincère. Ce qui me fascine chez elle, c'est qu'elle a une forme supérieure d'intelligence émotionnelle, qui, à mon avis, lui permet de comprendre les contradictions de son personnage.

Vous campez un chanteur de charme dans le film. Aviez-vous déjà chanté antérieurement ?

Je n'avais jamais chanté à titre professionnel, et n'ai jamais cherché à devenir chanteur, mais je me suis produit dans des chœurs quand j'étais petit. J'ai toujours beaucoup chanté sous la douche ! Lorsque je participais à des activités culturelles à l'école, je chantais, mais c'était par pur plaisir : encore une fois, je n'ai jamais ambitionné de devenir chanteur.

Comment vous êtes-vous entraîné au chant ?

J'ai vécu à New York pendant plus de deux mois en me glissant dans la peau d'un chanteur : j'ai suivi des cours, j'ai travaillé avec des profs de chant, et j'ai fréquenté des clubs en observant des chanteurs qui pouvaient être dans la même position que Tony – ou en tout cas, proche de la sienne. J'ai passé beaucoup de temps avec eux. Parfois, je prenais le micro et je me mettais à chanter dans certains endroits de New York. Je me suis entouré de musiciens.

Il me semble que vous avez travaillé avec Rubén Blades, qui est très doué…

Rubén Blades, qui est l'un de mes meilleurs amis, m'a servi de mentor. J'avais déjà travaillé avec lui, pour HANDS OF STONE, film de boxe que j'ai tourné avec De Niro. Rubén m'a vraiment aidé à trouver les chansons et la tonalité juste, et bien entendu, nous avons travaillé en étroite collaboration avec David pour trouver l'intimité qu'il cherchait pour le personnage.

La bande-originale de JOY est extraordinaire. Quels sont vos morceaux préférés ?

Les deux chansons du film, qui font partie de mes chansons préférées au monde, sont "Waters of March/Aguas de Marzo" d'Antonio Carlos Jobim que j'adore – et je suis fou de joie que David y soit également sensible – et "Somethin' Stupid" popularisé par Frank Sinatra et sa fille Nancy : j'adore le moment où Jennifer et moi chantons ensemble dans le film. C'est une scène magnifique : on aperçoit ensuite la neige et on comprend qu'ils sont très amoureux l'un de l'autre, car il y a cette étincelle d'amour dans leur regard.

Parlez-moi de votre collaboration avec Robert De Niro.

C'était formidable parce qu'il est très généreux et affectueux. On pourrait vraiment se laisser intimider par ce qu'il incarne, car il est une légende vivante qui n'a cessé de repousser ses propres limites. Mais il ne se contente pas de son statut de légende : il est constamment en train d'explorer de nouvelles pistes et cela donne des ailes. Encore une fois, il pourrait s'avérer intimidant, mais dès qu'on lui serre la main et qu'on lui parle, on se rend compte qu'il est posé, accueillant et chaleureux, et pas du tout intimidant. C'était formidable de tourner avec lui, d'autant que c'est la deuxième fois qu'on travaille ensemble : j'avais partagé avec lui l'affiche de HANDS OF STONE, dont j'ai déjà parlé, et dans ce nouveau projet, nos rapports étaient complètement différents. Dans HANDS OF STONE, je me comportais comme un enfant gâté avec lui, et du coup, il avait cette fois l'occasion de se venger ! (rires)



Certaines scènes où vous vous donnez la réplique sont irrésistibles. Par exemple, Rudy (Robert De Niro) se moque de vous en vous disant que essayez d'être le nouveau Tom Jones ? [légendaire chanteur gallois] Quel genre de chanteur est Tony ?

Il tient plutôt du crooner. Tony voulait devenir le nouveau Tom Jones, mais cela n'a pas marché et il est devenu un chanteur de charme qui galère. La vie n'a vraiment pas pris le tour qu'il espérait.

Quel genre de metteur en scène est David O. Russell ?

On pourrait lui consacrer toute une interview car c'est passionnant de travailler avec lui ! (rires) David a une acuité extraordinaire dans sa perception de la réalité. Il a une forme supérieure de sensibilité. Il est à même de ressentir des émotions et des choses très subtiles que nul autre ne ressent. Rien ne lui échappe, et quand on se retrouve sur le plateau, qui grouille de techniciens et d'acteurs, il sait exactement ce qu’il se passe. Il sait exactement ce que pense votre personnage, et il sait exactement ce que vous pensez et ce que vous pensez de votre personnage. Il sait tout ! C'est vraiment fascinant. Il ressent les choses avec une intensité incroyable. Il les ressent dans son cœur, et il vous les transmet directement. C'est comme cela qu'il fonctionne, et c'est pour cela que le travail avec lui est hors du commun. Quand je suis sur le plateau d'un film de David O. Russell, j'ai l'impression d'être consumé par le feu de la créativité. Il sait toucher des cordes sensibles chez vous, comme sur un instrument de musique, alors même que vous ne soupçonniez pas d'avoir une telle sensibilité.

JOY parle de nos rêves d'enfance et de la capacité à les réaliser ou pas. Quels étaient vos rêves quand vous étiez enfant ?

Est-ce que je peux vous parler franchement ? Je voulais passer mon temps à voyager et à rencontrer des gens passionnants de toutes les cultures – c'était ça, mon rêve. Et c'est à peu près ce que je vis aujourd'hui. J'ai le sentiment d'avoir beaucoup de chance que ma carrière de comédien me permette de constamment voyager, d'apprendre à connaître des gens de cultures différentes, de découvrir de nouveaux pays et d'avoir des conversations exaltantes. Mon père était diplomate, et on voyageait beaucoup quand j'étais jeune. J'ai fait les meilleures études que mes parents pouvaient m'offrir : c'est un vrai privilège dans ce monde, et je leur en sais gré tous les jours.

À quel moment avez-vous décidé de devenir comédien ?

J'ai d'abord pensé devenir diplomate comme mon père, ou me consacrer à la sociologie, et puis j'ai fait des études de journalisme politique. Je n'ai jamais fait d'école d'acteur et je travaillais dans les médias. Au bout de trois ans, j'ai décidé de tenter ma chance comme comédien, même si c'était déjà tard. J'avais 24 ans, et j'allais sur mes 25 ans. Et pourtant, je ne peux pas me plaindre. Cela s'est avéré une formidable aventure et le fait que j'ai eu la chance de tourner avec des gens comme David, Jennifer, Bradley et Rob De Niro – à deux reprises ! – est hallucinant !

Outre David O. Russell, vous avez tourné avec d'autres grands metteurs en scène. Lesquels vous ont inspiré ?

J'ai travaillé avec des cinéastes qui ont un univers très fort : Kathryn Bigelow (pour Zero Dark Thirty), Olivier Assayas (pour Carlos, Le Film), Tony Scott (Domino), qui a parrainé mes premiers pas aux États-Unis. Ce cher Tony, aujourd'hui disparu… Et il y en a beaucoup d'autres. À l'heure actuelle, je tourne avec Tate Taylor pour La Fille Du Train.

C'est un projet qui vous a emballé ?

C'est très, très enthousiasmant, parce qu'il s'agit d'un thriller érotique, traversé par une tension sexuelle palpable. C'est le genre de thriller qu'on ne tourne plus à l'heure actuelle. Il me fait penser à ces films que mes parents ne m'autorisaient pas à regarder (rires) comme La Fièvre Au Corps (1981), Liaison Fatale (1987), et Basic Instinct (1992). Désormais, j'ai non seulement le droit de les regarder, mais même d'en tourner !



Pour revenir à JOY, quelle est justement votre définition de la joie ?

Pour moi, c'est le sentiment d'avoir réalisé un rêve, de se sentir comblé à un moment donné, car cela peut changer. À mes yeux, le bonheur est plus d'ordre intellectuel. Je trouve d'ailleurs que le bonheur est une notion un peu surestimée, et le film parle davantage d'épanouissement et d'espoir. JOY aborde plusieurs sujets importants, mais après avoir vu le film, j'ai écrit à David pour lui dire que j'étais fasciné par sa manière de jongler avec des situations complexes, des moments de tension, des émotions, des ruptures amoureuses et des souffrances, tout en se plaçant d'un point de vue optimiste. De fait, si on n'était pas convaincu que les peines de cœur finissent par s'apaiser et disparaître, si on ne pensait pas que les difficultés de la vie trouvent une issue, et qu'après une longue nuit d'orage et de ténèbres, le soleil allait se lever au petit matin, on se suiciderait. La civilisation n'existerait pas. C'est l'espoir qui fait vivre la civilisation. Nous avons tous eu le cœur brisé, et cela fait souffrir. C'est ce qu'on voit dans le film : une rupture amoureuse, un divorce, de la frustration et des trahisons au sein de la famille. Mais je pense que l'espoir permet de tourner la page et d'avancer. L'espoir et la joie sont des sentiments magnifiques et d'une grande importance, et on trouve les deux dans le film. On voit à quel point Joy est une petite fille joyeuse. Ce sont des moments magiques. Et puis, on la redécouvre joyeuse quand elle est adulte, mais c'est une joie plus assagie. C'est une joie qui comporte des cicatrices.

Qu'est-ce qui vous rend joyeux ?

La possibilité de partager ce qui m'arrive de merveilleux avec les gens que j'aime. Ce qui me rend aussi joyeux, c'est de pouvoir témoigner de ma reconnaissance envers autrui. La gratitude m'apporte de la joie.

Votre êtes actuellement en pleine ascension. Avez-vous le sentiment que vos ambitions se réalisent ? Quels sont vos rêves à présent ?

Je veux continuer à travailler et à vivre. Comme vous l'avez sans doute remarqué, j'ai beaucoup de mal à parler de ce genre de choses, car il s'agit fondamentalement d'expériences émotionnelles pour moi. Je souhaite poursuivre ce type d'expérience à travers mes personnages et j'espère pouvoir continuer à travailler avec des artistes aussi engagés, généreux, forts, drôles et altruistes que David et l'ensemble des comédiens avec lesquels j'ai tourné pour ce film. La nature humaine me fascine. C'est pour cela que je fais ce métier. En réalité, si j'ai eu envie de devenir acteur et si, au départ, j'ai eu envie de devenir journaliste, c'est pour mieux comprendre la nature humaine avec sa part d'ombre et sa part de lumière. Mon travail de comédien est sans doute ma manière la plus poétique de continuer à explorer la nature humaine, et c'est un immense privilège. Cela me rend plus tolérant et me permet d'affronter les incohérences et les souffrances de ce monde. Mais malgré toute la souffrance, il y a de la lumière et ce mode d'expression artistique et de divertissement explore les contradictions de l'essence même de l'être humain. C'est extraordinaire.

Bande-annonce Joy :

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Edgar Ramirez actuellement en tournage de l’adaptation du roman de Paula Hawkins, La Fille Du Train sera le 3 février prochain à l’affiche de Point Break, le remake du film de Kathryn Bigelow sorti en 1991.

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C.V. (29 décembre 2015)

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