Interview : Vincent Cassel parle de Notre Jour Viendra
Quelles affinités électives avec Romain Gavras vous ont incité à devenir producteur et acteur de son premier film ?
Je connais Romain depuis des années par le biais de Kourtrajmé dont il est l’un des fondateurs. Je l’ai vu évoluer artistiquement, et un jour, je lui ai simplement dit que si, à un moment, il voulait faire un long-métrage, il pouvait m’en parler. Il a fait le tour et après réflexion, il est venu me voir en me disant que c’était avec moi qu’il voulait faire son premier film. A partir de là, Eric Névé et moi moi-même l’avons signé avec son co-scénariste Karim Boukercha et ils ont commencé à écrire. Les choses ont beaucoup progressé entre leur première envie et Notre jour viendra. Nous avons mis du temps à mettre en place le film, mais toujours en gardant à l’esprit que Romain devait garder son entière liberté. On a fait le film en fonction de cela. Garder sa liberté voulait évidemment dire qu’il fallait rester dans une gamme de prix qui nous le permette. Je savais qu’on aurait toujours un film où il y aurait une certaine dose d’abstraction, et il n’a jamais été question de changer ça. C’était un choix.
Notre jour viendra est un film qui détonne dans le paysage du cinéma français, avec quelles envies avez-vous abordé cette histoire ?
Déjà l’envie de produire et de jouer dans le premier film de Romain Gavras. Puis l’impression de pouvoir explorer un autre registre. Passer d’un gangster à un père de famille brésilien (a deriva) à, tout d’un coup, un psy de province nihiliste et lâche, ça m’intéressait. Encore une fois c’était jouer le contraste, se retrouver dans cet univers qui n’avait rien à voir avec mes films précédents. Je crois vraiment que Romain a de grandes qualités de metteur en scène et, qu’il le veuille ou non, il a une culture de cinéma contre laquelle il lutte encore parfois, mais qui est ancrée très profondément. On ne peut pas être le fils de Costa-gavras impunément.
Que voulez-vous dire par le fait qu’il lutte contre sa culture de cinéma ?
On a tous besoin de s’émanciper un peu de sa famille, donc je pense que tout ce qu’on a pu voir avec JUSTICE, et même le clip de M.I.A, c’est aussi une manière de se démarquer. D’où que tu viennes, plus tu le fuis, plus tu y retournes de manière détournée. Notre jour viendra le rapproche du réalisateur qu’il va devenir. Quand je regardais Romain sur le tournage, j’étais étonné par sa maturité sur un plateau. Jamais un mot plus haut que l’autre et une capacité à prendre des décisions surprenantes pour un mec qui fait son premier long-métrage.
Le personnage de Patrick est assez opaque. On ne sait finalement pas grand-chose de lui à part qu’il est psy et roux. Comment avez-vous géré cela et que pouvez-vous nous dire de lui ?
Je crois que dans ce film il n’est pas utile d’expliquer le pourquoi du comment sur Patrick. On a une légère vision de la famille de Rémy (Olivier Barthélémy). Je pense qu’on peut imaginer que Patrick a eu plus ou moins le même type d’histoire, mais il a eu une autre manière de réagir par rapport à son vécu. Il s’est rebellé contre
l’oppression.
Olivier Barthélémy est excellent dans le film, et je vous trouve très élégant avec lui, vous le laissez prendre sa place là où ça pourrait être un penchant naturel pour votre rôle de le dévorer...
C’était évident que je n’allais pas essayer de lui monter sur la tête pendant le film. Notre jour viendra est vraiment une partition à deux. Olivier est quelqu'un que je vois régulièrement, nous avons déjà fait Sheitan ensemble. Notre rapport dans le film est un peu une extrapolation perverse du rapport qu’on peut avoir par moment dans la vie. Je suis le grand frère qui se fout de sa gueule quand il ne fait pas les choses correctement, qui lui donne des conseils. Sauf que là, le personnage lui donne des conseils bidons et dangereux. C’était très ludique à ce niveau-là. Au-delà de l’amitié, je pense qu’Olivier a une capacité à accepter le ridicule et à être victime. Peu d’acteurs sont capables de jouer une scène au détriment de leur prestige.
La fin dans la montgolfière donne le sentiment que Notre jour viendra relève d’une prise de liberté, dans tous les sens du terme, dans le scénario, dans le propos, mais également dans la forme et dans l’histoire. Comme si le film était traversé par un désir d’émancipation.
Je suis entièrement d’accord. C’est un peu ce que je cherche depuis le début. C’est ça qui m’a attiré chez Kourtrajmé. Cette liberté, cette auto-proclamation, cette affirmation de soi-même sans comparaison aux autres, l’envie de se découvrir à travers ce qu’on fait.
Comment avez-vous géré la dimension sexuelle du film ?
Elle est inscrite dans l’histoire. La base de Notre jour viendra c’est une histoire d’amour entre deux mecs qui deviennent tout l’un pour l’autre. Quand nous avons tourné ce dernier plan dans la montgolfière, j’ai dit à Romain et Karim le co-scénariste " Alors ? C’est pas un film de pédé ? ”
Vous, votre personnage prétend savoir où il en est...
Il veut se convaincre qu’il sait, il se conforte dans cette image. Mais quand Rémy s’approprie son art de vivre et en fait une pensée extrémiste, Patrick se trouve pris à son propre piège. Même s’il est conscient de la vacuité de sa démarche il doit suivre ce jeune type qui est prêt à mourir pour les conneries qu’il lui a mises dans la tête.
Notre jour viendra est également un road-movie sur très peu de distance.
Oui, complètement. C’est une fuite en avant sur 150 km, donc une fuite qui ne va nulle part. Mais j’ai l’impression qu’on sent dès le début du film qu’ils ne vont pas y arriver. C’est un peu du « Don Quichotte ». Ils n’ont pas grand-chose à perdre et encore moins à gagner.