Scott, comment ce projet est-il né ?
Scott Z. Burns : «Nous venions de terminer
The Informant ! et discutions déjà d’un prochain film. Dans
The Informant !, il y a une scène où Scott Bakula parle au téléphone, tousse, éternue, puis tend l’appareil à Matt, lequel explose : «Alors, quoi ? Tu veux que je tombe malade ? Que mes gosses tombent malades ?» Cette idée m’obsédait depuis longtemps. J’ai donc appelé Steven pour lui dire : «Je pense que ce serait intéressant de faire un film sur une pandémie, mais qui serait plus dans la réalité.» Il m’a répondu : «D’accord» Je ne crois pas que le pitch prit plus de trente secondes.»
Il y a déjà eu plusieurs films sur ces épidémies virales. Pensiez-vous que le timing était propice à un film comme Contagion ?
Steven Soderbergh : «On verra bien ! Les indicateurs positifs sont, pour l’instant, ma réaction à l’idée de Scott, la réponse de Participant Media lorsque nous sommes allés leur proposer de développer le projet, et celle de Warner quand nous leur avons amené le scénario. Chacun a jugé qu’il y avait place pour un film ultra-réaliste sur ce thème.
Personne n’a hésité. Tout s’est enchaîné à une vitesse exceptionnelle, qui me fait penser que nous étions sur
la bonne voie.»
Scott Z. Burns : «Quand nous avons commencé nous documenter, les savants nous ont tous dits : 'La
question n’est pas de savoir si une pandémie pourrait se produire, mais quand elle se produira.' Ces événements se déclenchent régulièrement, à quelques années d’intervalle. L’épidémie H1N1 a ainsi débuté au quatrième mois de nos recherches, nous fournissant un éclairage particulièrement intéressant sur une crise
sanitaire mondiale.»
Ceci s’adresse aux comédiens : «Comment avez-vous réagi au scénario ? Vous êtes-vous laissé facilement convaincre de participer au film ?
Jennifer Ehle : «J’ai été accrochée comme rarement, et enchantée qu’on me demande de faire partie du projet.»
Laurence Fishburne : «J’ai été frappé par l’intelligence du script, et très honoré d’être sollicité.»
Matt Damon : «J’ai eu la même réaction. Steven et moi avions un autre projet ensemble, mais il m’a proposé de le décaler, car celui-ci lui paraissait plus pressant et d’une grande actualité. Il a ajouté : «Je
pense que c’est ce que Scott a écrit de mieux», ce qui n’est pas un mince compliment. À la lecture, du scénario, j’ai eu la même réaction que Jennifer et Laurence. C’était «je veux vraiment faire partie de ce
film». Le script était captivant, terrifiant, mais aussi touchant, d’une certaine manière.»
Si vous étiez dans la situation de votre personnage, seriez-vous aussi super-protecteur que lui, ou plus fataliste ?
Matt Damon : «Je pense que je suis encore plus vigilant depuis que je suis père. Ma femme m’a baptisé 'Alerte Rouge'! Parfois que je me relève pour vérifier que les enfants respirent encore !»
Pourrions-nous évoquer la dimension politique du film ?
«Nous avons tous pu mesurer l’extraordinaire dévouement du personnel du Centre de Prévention et de Contrôle des Maladies. Il y a là des gens d’une intelligence exceptionnelle, qui planchent en permanence sur ces problèmes. Mais, comme le dit Laurence dans le film, chaque État d’Amérique a son propre protocole, son propre département Santé. Le CDC doit recevoir une invitation avant de pouvoir agir. Reste qu’il y a quantité d’organisations très habilement gérées. Je ne pense pas que la politique joue un grand rôle face au virus.»
Steven, ce tournage a-t-il affecté votre comportement quotidien dans les lieux publics ?
Steven Soderbergh : «J’ai toujours été prudent, mais je sais encore mieux pourquoi. C’était amusant de voir les réactions des premiers spectateurs après la projection. Chacun réalisait soudain qu’il était entouré de centaines d’inconnus qui avaient pu toucher n’importe quoi. On voyait que ça ne les réjouissait pas !»
Avez-vous sciemment tenté d’éviter certaines conventions du thriller ?
Steven Soderbergh : «Nous nous sommes donné une règle cardinale : ne jamais nous rendre en un lieu dont serait absent l’un de nos personnages. Pas question de débouler dans une ville nouvelle ou au milieu d’un groupe de figurants que nous ne connaissons ni d’Ève ni d’Adam et avec lesquels nous n’avons aucun lien émotionnel. On voit ça trop souvent dans les films catastrophes, et c’est justement ce dont nous ne voulions pas. L’idée était de concilier en permanence l’épique et intimiste.»
Jennifer, votre personnage consacre toute sa vie à la recherche, et est constamment en alerte. Comment avez-vous abordé et préparé ce rôle ?
Jennifer Ehle : «J’ai passé deux matinées fascinantes avec le
Dr. Ian Lipkin et son équipe, dans son labo de la Columbia University. J’ai assisté à des expériences, j’ai reçu une formation accélérée : bactéries, virus, séquençage, etc. À la fin de ces deux jours, on m’a remis un diplôme de microbiologiste certifiée, habilitée à exercer... nulle part. C’était merveilleux ! Et puis, ils ont été également très présents durant tout le tournage pour continuer cette formation sur le tas.»
Steven, pourriez-vous nous expliquer comment vous avez réussi à équilibrer la dimension épique et personnelle de cette histoire ?
Steven Soderbergh : «En termes de mise en scène, j’ai visé à la plus grande simplicité. Je n’ai utilisé que deux focales j’ai découpé les scènes au minimum. C’est un de mes films les plus dépouillés.
J’ai voulu que chaque plan ait sa raison d’être, que chaque changement de plan soit justifié. Et l’ensemble
tourné à hauteur d’homme, sans recours à la grue, sans faire gigoter la caméra dans tous les sens. Pour que le spectateur accorde toute son attention aux personnages.»
Chacun de ces personnages pourrait faire l’objet d’un film. Vous êtes-vous posé la question du «trop» ou du «trop peu»?
Scott Z. Burns : «Dès le départ, nous avons pensé qu’il fallait que l’un de nos protagonistes remonte la piste du virus dans le temps. C’est devenu le personnage de
Marion Cotillard. Puis nous avons pensé qu’il fallait
qu’un autre aille de l’avant et anticipe. C’est devenu le personnage de
Laurence Fishburne. Ensuite, nous avons voulu un personnage qui nous représente tous par ses réactions face au virus : Matt.
C’est sur ces bases que nous sommes partis. Et quand j’ai entamé mes recherches, le H1N1 a commencé à sévir, et j’ai «entendu» résonner une voix qui allait encore aggraver la situation : le personnage de
Jude Law. Et puis, Jennifer est entrée en scène après ma rencontre avec le
Dr. Lipkin qui m’a fait réaliser à quel point son travail était passionnant.»
Le personnage de Matt a des motivations très privées, de nature familiale. Le vôtre, Laurence, est censé ne répondre qu’à des impératifs professionnels, mais est obligé de les contourner pour sauver sa compagne.
Laurence Fishburne : «Je me suis référé aux indications et conseils du
Dr. Lipkin, qui était présent chaque jour sur le plateau. Cet homme s’est pleinement investi dans sa mission et a une idée claire des comportements à adopter dans ces circonstances. Le côté privé – ma relation à ma compagne, l’ordre que je lui donne de partir au plus vite – était facile à jouer. Tout être humain agirait comme mon personnage.»
Matt, vous incarnez dans ce film un homme qui a perdu successivement sa femme et son beau-fils, et qui craint maintenant pour la vie de sa fille...»
Matt Damon : «C’était aisé de s’identifier à lui, tout était déjà sur le papier. Et les méthodes de travail de Steven ne ressemblent à aucune autre. On discute la scène, on la tourne, on regagne le bar de l’hôtel Scott, les producteurs, le premier assistant et moi discutons tranquillement pendant que Steven monte sur son ordinateur. Trois quarts d’heure plus tard, il nous fait voir le résultat. C’est très fluide, il n’y a aucun hiatus, c’est comme si vous tourniez dans votre jardin au milieu de vos copains. Le film est exposé comme un corps sur une table de dissection, et nous sommes autour en train de discuter calmement sur la procédure de charcutage. Toutes les questions qu’on peut se poser avant se résolvent de façon naturelle.»
Laurence, vous avez des scènes d’une grande tendresse avec Sanaa Lathan. Comment s’est passé votre travail ?
Laurence Fishburne : «C’était merveilleux de jouer avec elle. Merci d’en parler, parce que j’ai vraiment l’impression qu’on ressent cela à l’écran. Et c’était aussi un plaisir de jouer avec Jennifer.»
Steven, pourriez-vous parler de la scène de l’autopsie du personnage de Gwyneth Paltrow ?
Steven Soderbergh : «Gwyneth est une pro. Elle a voulu que chaque détail soit authentique. Elle a sans doute pensé que ça serait un moment bizarrement iconique dans sa carrière ! Le résultat, assez percutant, a été obtenu sans astuce de montage, sans accéléré, sans arrêt sur l’image. Elle est seulement restée parfaitement rigide, avec l’aide de quelques bons effets.»
Steven, saviez-vous d’avance si Jennifer arriverait à maîtriser aussi bien le vocabulaire très technique de son personnage ?
Steven Soderbergh : «Je savais qu’elle était décidée à prendre ce risque. Scott avait utilisé une terminologie plus accessible au commun des mortels, en laissant au
Dr. Lipkin le soin d’y substituer, sur le plateau, les mots exacts. À un moment, celui-ci a fait observer : 'Dans cette scène, Jennifer devrait dire "pneumopathie morphologique"'. J’ai répondu qu’il n’était pas question que je demande ça d’un être humain ! Mais elle m’a ravi en sortant cela avec le plus grand naturel. Quand vous arrivez à un tel résultat, le script se met vraiment à vivre.»
Scott Z. Burns : «Ce n’est pas très cool de balancer des mots comme ça à un acteur à la dernière minute. Et il y en a des quantités dans le film. J’espérais seulement que son trac serait un stimulant et qu’il ajouterait à la tension de la scène.»
Jennifer Ehle : «Je peux seulement dire que j’ai reçu
Contagion comme un cadeau merveilleux, totalement inattendu, de la part de quelqu’un que j’admire profondément. Je l’ai accepté en pensant qu’on me couperait sans doute au montage. Mais non, je suis encore dans le film !»