La brindille
Genre : Drame - Durée : 1H21 mn
Sortie en salles le 21 Septembre 2011 - en VOD/DVD le 01 Mars 2012
Presse
Spectateurs

Interview

Entretien avec Emmanuelle Millet

Votre parcours de scénariste et de réalisatrice est atypique. Comment, de votre formation en relations internationales, en êtes-vous arrivée au cinéma?
Depuis que j’ai vingt ans, je suis investie dans l’humanitaire et le social. J’ai commencé à travailler sur le développement de financements d’ONG comme Médecins du Monde ou Handicap International: je mettais en avant leurs missions mais aussi les parcours singuliers de personnes aidées. Dans ce travail, les histoires, les trajets des gens sont souvent incroyables, parfois même romanesques. Puis j’ai rejoint le Secours populaire, où mon rôle était de concevoir et d’organiser des événements culturels, de rendre la culture accessible à des gens qui d’habitude n’y ont pas accès. L’aspect d’organisation s’est avéré très utile quand je suis passée à la réalisation. En parallèle, je suivais des cours de théâtre. J’ai eu beaucoup de plaisir à travailler sur des personnages de Shakespeare, Brecht, Tchekhov, leur donner vie, leur inventer un passé.

Qu’est-ce qui vous a amenée à sauter le pas de l’écriture?
J’ai d’abord commencé à écrire des nouvelles, puis j’ai été primée deux fois en participant à des concours de scénarios de courts métrages, ce qui m’a encouragée à poursuivre dans cette voie.
L’accouchement sous X est rarement abordé au cinéma.
Ni au cinéma, ni dans la vie, c’est un sujet tabou. Les femmes qui ont accouché sous X se confient peu, ont souvent honte de leur geste. Elles sont mal vues, non seulement par l’opinion publique mais aussi parfois par les professionnels de santé. Je n’aurais pas pu retranscrire ce qu’une partie du corps médical
peut dire à certaines femmes: vous devenez vite une mauvaise mère si vous n’allaitez pas votre enfant, alors imaginez lorsque vous l’abandonnez ! Une sage-femme m’expliquait qu’un accouchement sous X était toujours déstabilisant pour l’équipe: c’est un acte peu courant qui peut susciter de l’in- compréhension, parfois de la colère, remuer des choses... Personne n’est vraiment préparé à cela. Et puis, c’est un sujet qui soulève beaucoup de questions. Faut-il ou non par exemple contraindre la mère à regarder l’enfant à la naissance pour l’aider à faire le deuil de cette séparation ?
Dans La Brindille, il ne s’agit ni de jeter la pierre à Sarah, ni de la défendre. Ce qui m’intéresse, c’est le choix de cette jeune femme. Dans notre société, on parle plus volontiers de l’adoption que de l’abandon, et pourtant, l’un ne va pas sans l’autre. Abandonner son enfant à la naissance est quelque chose qui interpelle, qui interroge. C’est pour ça que j’ai choisi ce sujet.

Votre approche de cette situation n’est pas sociologique, mais de quelle manière vous êtes-vous documentée?
J’avais besoin de m’imprégner de ce sujet avant même d’écrire une ligne sur l’histoire de Sarah. J’ai lu des documents et des ouvrages sur ce thème et je suis allée à la rencontre des gens. J’ai d’abord eu envie de me rapprocher des femmes qui avaient accouché sous X, de comprendre leur dé- marche via la lecture de nombreux témoignages. J’ai aussi rencontré des assistantes sociales, des obstétriciens, des sages-femmes, des personnes en charge des adoptions, une directrice de centre maternel. J’ai par ailleurs assisté à plu- sieurs accouchements, travaillé sur le thème de la maternité et du déni, un sujet tout aussi tabou et mystérieux. Si cette en- quête m’a permis d’alimenter le parcours de Sarah, mon héroïne de vingt ans, cela n’a pas joué dans la construction de ce personnage, ni sur ce qui lui arrive. Elle avance, en dehors de tout diktat moral ou sociétal. Elle a sa personnalité, une détermination à être libre, qui passe d’ailleurs par ce point de non retour, même si au fond de moi, j’ai espéré un temps qu’elle reprenne l’enfant. D’autres jeunes filles auraient réagi différemment de Sarah. Mais elle ne pouvait pas faire autrement. C’était ancré en elle dès le départ.
Le droit à accoucher anonymement a été contesté ces derniers temps... De plus en plus de pressions sont exercées sur les mères pour qu’elles laissent trace de leur identité. C’est le cas dans le film : une sage-femme propose à Sarah de laisser une lettre avec son nom à l’enfant. Ces femmes ne se sentent pas capables d’être mère de cet enfant à naître. Comment pourraient-elles l’être à la majorité de celui-ci? Il y a un traumatisme profondément ancré en elles qui nous dépasse et les dépasse aussi. Une honte et une culpabilité énormes. Revenir en arrière aurait des conséquences dramatiques tant pour la femme que pour l’enfant. Pour autant, il n’y a pas de militantisme dans mon film. J’ai livré les pratiques et des tendances telles qu’elles existent aujourd’hui.

Le scénario s’ancre-t-il dans des témoignages précis?
Parfois, la réalité transposée au cinéma aurait été difficile à croire. C’est le cas de la jeune fille dont je me suis inspirée pour écrire le personnage de Leïla et que j’ai rencontrée dans un centre maternel. Quittée par son petit ami pour une autre à six mois de grossesse, fâchée avec sa famille qui lui avait dit « c’est nous ou le bébé », cette jeune lycéenne de 17 ans a accouché sous X espérant sans y croire garder son petit. Elle a été accueillie pendant six mois chez sa belle-mère qui s’est complètement accaparé le bébé. Ce n’est qu’après avoir été placée dans un centre maternel que Leïla est peu à peu parvenue à s’approprier son statut de mère. J’ai rencontré une autre résidente qui venait d’avoir une petite fille et qui n’avait qu’une idée en tête: chercher un père, pour elle et pour l’enfant. Elle était blonde, longiligne, m’a fait penser à une brindille. Un matin, cette jeune fille si vulnérable est partie sans crier gare avec son bébé sous le bras. Comme elle était majeure, on n’a rien pu faire...
Avant d’accoucher, Sarah, dans La Brindille, souffre d’un déni de grossesse: non seulement elle reste filiforme mais elle n’intègre pas l’idée qu’un enfant croît dans son ventre. Du point de vue du récit, ce déni me permettait de placer Sarah face au choix de l’abandon puisque le délai possible pour avorter était passé. Le phénomène du déni relève du psychisme: Sarah est « protégée » par son mental des symptômes de la grossesse. Dans le film, le déni de Sarah se transforme en « dénégation »: il y a d’abord une prise de conscience de la réalité puis une annulation de cette conscience. Dans leur livre, Elles accouchent et ne sont pas enceintes, les deux grands spécialistes du déni de grossesse, les Drs Sophie Marinopoulos et Israël Nisand expliquent que dans ce cas précisément, « deux personnalités agissent ainsi l’une à l’abri de l’autre ». Bien plus tard, quand Sarah confie à son petit ami qu’elle est enceinte et décide de retourner au centre maternel, son ventre se met à croître peu à peu. Elle accepte enfin sa grossesse.
Mais ce n’est qu’à la naissance que Sarah prend vraiment conscience de l’existence du bébé. En effet, c’est en l’entendant pleurer et en sentant son corps soudain vide. Certaines jeunes filles du centre que j’ai visité prolongeaient ce déni après la naissance: elles laissaient le bébé quelque part, ou oubliaient de le nourrir ou de le changer, partaient en boîte de nuit, ne savaient pas qu’un bébé peut pleurer même dans des situations bénignes...
Il y a un paradoxe à voir Sarah entourée d’enfants alors qu’elle semble indifférente à celui qu’elle porte. Sarah a quelque chose d’une « baby doll », d’où son nom, Sarah Dole. Elle a gardé cette part d’enfance, spontanée, naturelle, à l’affût de ce qui l’entoure. Elle est sensible à cette petite fille en trottinette qui récite un poème, amusée par cette autre enfant qui joue à cache-cache non loin d’elle dans un square et qui lui fait signe de ne rien dire. Elle s’amuse aussi avec une boule remplie d’étoiles chez Thomas, regarde le bateau s’éloigner dans le port avec des yeux de gamine... Sa force réside dans ce côté rêveur, dans sa capacité à s’échapper de la réalité, justement. Elle a aussi une façon de manger très enfantine: elle grignote une tranche de jambon, ne mange que les fruits du clafoutis... Elle n’a pas le comportement d’une « adulescente » finalement et c’est cela aussi qui la
différencie des deux stagiaires du musée et des résidentes du centre maternel.

Comment s’est passée votre rencontre avec , qui porte véritablement le film ?
Mes productrices avaient produit Le Bruit Des Glaçons de Bertrand Blier, dans lequel jouait Christa. Elles m’ont proposé de lui envoyer le scénario. Elle l’a reçu par coursier, lu dans les deux heures et nous a immédiatement appelés pour dire qu’elle était partante. Le lendemain soir, nous devions nous rencontrer brièvement: on ne s’est quittées qu’à minuit et demi! Dans Lol (laughing Out Loud) ®, Christa jouait un personnage plus jeune, dans son temps, donc en un sens, ce rôle n’était pas une évidence. Quand nous nous sommes vues, j’ai su que Christa avait tout de Sarah : spontanée, joyeuse, authentique, si jolie. Elle dégage aussi une certaine fragilité, une douceur mélancolique, a un monde intérieur assez secret. Elle a su s’emparer du rôle avec une aisance déconcertante. Sur le plateau, il suffisait de quelques mots seulement, parfois un simple échange de regards et Sarah était là. Christa dispose d'une palette de jeu riche et subtile. Et puis elle est très cinégénique : elle attire le regard.

s’est-il lui aussi imposé d’emblée ?
Pour le rôle de Thomas, nous avons fait un casting. Les comédiens étaient tous plus charmants les uns que les autres, peut-être un peu trop dans la séduction. Il fallait que Thomas puisse attirer Sarah par son physique mais aussi par sa capacité à être disponible, agréable, sérieux, solide, rassurant.
Et puis est arrivé, très ouvert, un beau regard, le sourire franc: il a dit « Bon, on y va? », et quand il est sorti de la pièce après son bout d’essai, je savais qu’on avait Thomas. Le couple qu’il formait avec Christa était cohérent, naturel.

Les jeunes mères du Centre maternel jouent leur propre rôle?
Non, j’ai fait un casting à Marseille, je cherchais des jeunes filles très diverses. Une fois ces dix jeunes filles choisies, je les ai réunies, je leur ai raconté l’histoire, le fonctionnement d’un centre maternel et les raisons pour lesquelles des jeunes filles peuvent s’y trouver. Puis j’ai demandé à chacune d’imaginer les circonstances de sa grossesse et la raison de sa venue dans ce centre, avant une deuxième étape: les retrouver ensemble dans leur costume, avec un faux ventre. Là, deux par deux, je leur ai demandé de se poser l’une à l’autre des tas de questions sur les raisons de sa venue au centre, leurs sentiments vis à vis de leur famille, du père de l’enfant : elles sont entrées à fond dans le jeu, devenaient de plus en plus précises, développaient soudain des sentiments pour le père. L’une éprouvait un manque et voulait lui écrire, l’autre se venger. Quand elles sont venues sur le plateau, elles avaient toutes leur histoire en tête, ce petit bagage qui allait les aider à occuper légitimement leur place dans ce centre maternel.

En général, donnez-vous beaucoup d’indications aux acteurs ?
Je parle beaucoup en amont avec eux de leur personnage, de ses liens avec les autres. Une fois que l’acteur a intégré son rôle, je le laisse libre, lui rappelant seulement le contexte, son état et éventuellement son objectif à l’instant de l’histoire. Par contre, le texte était respecté. Le scénario et les dialogues sont très travaillés. Avant de le confier au CNC, je l’ai lu et relu, avec en tête le livre des frères Dardenne, Au dos de nos images, qui enjoint à une écriture tenue, rigoureuse, à l’opposé de tout bavardage naturaliste.
Les « adultes » (la génération des parents de Sarah) ont une place à part dans le scénario : sans être absents, ils sont tenus en marge de l’histoire: il y a le directeur de la galerie qui la renvoie sans état d’âme, la mère qui reste hors-champ.
Il était important pour moi de montrer que Sarah ne pouvait pas s’appuyer sur sa mère... (qui dans cette hypothèse l’aurait certainement aidée à élever le bébé), de même que je ne raconte pas la conception de ce bébé: quand le film com- mence, le père a déjà disparu de sa vie. Je ne voulais pas aborder mon personnage sous l’angle de la psychologie, prétexter une mère distante qui serait venue justifier son geste, ou encore l’inscrire dans un déterminisme social: il est clair pour moi qu’elle est issue de la classe moyenne, elle est bachelière, et sa liberté passe par le travail. Elle est cette chenille qui va devenir papillon, si proche de l’enfance mais bien décidée à s’envoler dans sa vie d’adulte ! Et puis, le déni et l’abandon restent de façon générale, dans leur appréhension, quelque chose de très mystérieux. Ils relèvent du psychisme, pas du psychologique. Ce qui ne fait pas pour autant de Sarah un monstre.
Sonia, la directrice du centre maternel, fait preuve d’une chaleur presque maternelle. Oui, tout à fait. Elle est déconcertée par cette jeune femme fuyante, et en même temps elle s’y attache, la sait différente des autres. Elle la guide, l’alerte, l’aide à préparer le trousseau du bébé, essaie de la rendre responsable sans la déposséder de son choix. Je souhaitais qu’ interprète Sonia parce qu’elle allie l’autorité à une très belle sensibilité et à un brin de fantaisie. Comme la directrice du planning familial (), Sonia fait partie des professionnels qui entourent Sarah et qui « font leur travail » dans le respect de sa décision. Pour dessiner ces personnages, je me suis inspirée de professionnels que j’ai rencontrés, notamment une directrice de centre maternel que j’ai présentée à et dont elle s’est peut-être aussi inspirée...
Thomas (), l’étudiant que séduit Sarah, n’est pas un professionnel et pourtant il lui donne un conseil qu’elle suit : celui de prévenir le bébé qu’elle va s’en aller. Thomas est un garçon droit, simple, aimant, pragmatique aussi: il l’héberge, il tombe amoureux d’elle, va jusqu’à lui proposer de la prendre sous son aile avec l’enfant. Il veut la garder près d’elle c’est sûr, mais je pense que l’idée de l’abandon lui est insupportable, il a perdu sa mère jeune, tout ça le travaille. Sarah n’est pas dans cette logique-là et lorsqu’elle revient le voir après l’accouchement pour lui dire qu’elle quitte Marseille, il pense à l’enfant. Et de manière tout aussi pragmatique, il lui demande si elle a dit aussi au bébé qu’elle partait. Thomas est un passeur : il donne à Sarah la clé qui lui fera assumer pleinement son geste. Tous les deux ont chacun à leur manière une grande maturité.

Pourquoi avoir situé le film à Marseille ?
D’abord, Marseille offre des décors incroyables et très diversifiés. Sarah est une jeune fille en marche. Dans son parcours, elle passe dans de nombreux endroits, s’y perd, s’y arrête parfois, y vit temporairement... Et puis la lumière est très solaire, elle vient contrebalancer avec le côté sombre de la situation. En fait, ce n’est pas l’aspect urbain que je souligne mais plutôt des endroits à la périphérie, un peu décentrés, comme l’est Sarah. Elle croise souvent des routes, passe à côté ou au-dessus de voies ferrées, entend des trains: elle cherche son chemin, ou plutôt, elle le trace. Rien n’est installé.
Tout en étant contemporain, La Brindille dégage une atmosphère intemporelle. Il était important pour moi qu’on ne voie aucune enseigne de magasin, aucune marque. Pour les costumes et les accessoires, je ne voulais pas une panoplie trop actuelle (baskets Converse, écouteurs, téléphone portable). Elle a un côté hors mode. Cette légère intemporalité maintient un côté romanesque, qui va dans le sens de l’épure que je recherche, et se traduit ailleurs par le choix de laisser des éléments hors- champ. Dans la scène de l’étreinte amoureuse entre Sarah et Thomas, par exemple, la caméra suit les lignes d’un tapis: on sait ce qui se passe à quelques mètres, le montrer n’apporterait rien de plus.
Au-delà des lieux, le film a une unité visuelle de couleurs, de lumière, qui lui confère une grande douceur malgré son sujet. Comme les décors peuvent être un peu rugueux, la douceur de la lumière fait contrepoids. Les couleurs s’imposent par petites touches. J’ai choisi Antoine Héberlé comme chef opérateur justement pour sa lumière à la fois douce et étudiée: je pense à Mademoiselle Chambon ou Les Méduses, sur lesquels il a travaillé. J’ai storyboardé l’ensemble des scènes (je dessine très mal !) puis on a affiné ce travail avec Antoine sur les décors. Les travellings participent de cette fluidité. L’idée est de suivre une jeune fille en mouvement, dans ce qu’on pourrait appeler un walk movie, une forme piétonnière du road movie...

Comment la musique accompagne-t-elle ces trajets ?
Le film comporte un grand nombre de décors, de déplacements, de séquences. Les compositions de Christophe Julien tissent un lien entre certaines scènes très courtes, sans que le récit ne paraisse haché. Par exemple, après que Sarah a jeté son échographie à la poubelle et longé un muret avec des tags (qui sont, comme l’échographie, des signes, des traces de vie), le plan suivant la montre tirant sa valise jusqu’au centre maternel. La continuité musicale permet de relier les deux moments, même si du temps s’est écoulé.
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