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Interview : Laurence Anyways

    en DVD le 21 Novembre 2012

Entretien avec le réalisateur

Quelle est votre source d’inspiration pour ce film?

Nous rentrions à Montréal après les deux premiers jours de tournage de J’ai Tué Ma Mère, à la campagne. Nous , étions en voiture avec quelques techniciens de l’équipe - était avec moi. Nous parlions de tout et de rien quand une des passagères s’est mise à se confier quant à une relation amoureuse passée. Un soir, son chum lui avait annoncé qu’il voulait devenir une femme. Je suppose que le cataclysme, même s’il est sans doute différent pour chaque couple, chaque individu, n’a rien d’exclusif à cette passagère. Mais avec sa voix, son émotion, la générosité de ses confidences, j’ai imaginé alors ce que ça pouvait être d’avoir devant soi un ami, un parent, un compagnon qui, du jour au lendemain, revendique l’impossible, et remet en question, s’il ne l’efface pas entièrement pour certains, l’entièreté des moments vécus ensemble. Je suis rentré ce soir-là et j’ai écrit trente pages. Je connaissais ele titre du film, et la fin, aussi. Tout s’est dessiné très rapidement, mais écrit lentement, entre les films, la nuit parfois, dans le Sud des États-Unis, dans tous les états possibles, en fait. d

Comme J’ai Tué Ma Mère ou Les Amours Imaginaires, s’agit-il d’une oeuvre autobiographique ?

Oui et non. Non d’abord parce que je ne suis pas transsexuel. Ça règle la question. Et oui, enfin, parce que TOUS mes films jusqu’à présent —— et je me demande s’il en sera jamais -- sont autobiographiques, ou personnels.
Je ne peux vraisemblablement pas m’empêcher, dans mes fi lms, de me confier. Je ne crois pas, d’ailleurs, que le cinéma entièrement fictif puisse exister, vraiment.
Il y a des commandes, oui, mais un réalisateur met toujours un peu de soi dans ses films.
Moi, peut-être est-ce imprudent, j’en mets des tonnes. On évoque narcissisme, l’autocentrisme. Je m’en fous. Je refuse d’emmerder les gens en parlant de ce que je connais pas, ne maîtrise pas.
Je ne suis ni défi, ni effort, mais pour l'instant, mon réflexe est de rester dans l'intimité : le confort de la connaissance, l’inconfort du jugement des autres, que l’on convoque forcément, et qui nous concerne sans intermédiaires, sans écran protecteur. De fait, les gens qui voient mes films me connaissent personnellement. Si j’ai décidé de faire des films, c’est pour jouer en tant qu’acteur, de peur qu'on m’oublie. Et alors j’ai compris que le geste du réalisateur déguisait lui aussi la peur naïve d’être oublié.
C’est pourquoi à mon sens chaque film est autobiographique à un certain pourcentage, parce que personne n’est assez bête pour laisser passer l’occasion de laisser la trace de son passage ici. On vend notre mémoire à une mémoire plus grande que soi, pour ne pas disparaître, et abandonnons pour ce faire la vraie vie, qui elle continue. Et de film en film, on y revient de moins en moins, on se tourne sur soi. Et bientôt, dans les fims, on parle de cinéma.

Pour ce troisième film, vous avez choisi de vous entourer d’artistes expérimentés pour assurer la photographie ou la conception visuelle. Est-ce la majoration des coûts de production - le budget de ce film est huit fois plus élevé que celui du premier - qui vous a poussé à vous entourer de gens plus chevronnés ?

Rien à voir. Je suis tout simplement excité à l’idée de travailler avec des gens talentueux, tant les acteurs que les techniciens, les artistes, opérateurs, et leur humilité ou leur délicatesse m’importent peu, pourvu qu’ils m’impressionnent par leur instinct, leur goût et leur savoir-faire. D’un film à l’autre, on construit une équipe. Certains restent et d’autres partent. Je voulais depuis longtemps travailler avec Yves Bélanger, le directeur photo du film. C’est un artiste et un fou. Loquace, passionné, cultivé. Nous nous sommes trouvés. Anne Pritchard, aux décors, est si créative et raffinée. Elle a travaillé avec Louis Malle, de Palma.
Je ne la lâcherai plus. Et François Barbeau, qui a confectionné une dizaine de costumes originaux pour le film, est un grand maître dont j’ai tout à apprendre. Il serait tellement sot d’être intimidé par ces gens qui ont tant de choses à dire et partager. Unis, nous pouvons élever un film, le transformer, dans l’ensemble et tous les angles, et jusqu’au moindre détail.
Je m’entends moins bien avec gens de mon âge de toute manière. C’est un constat sans malice. Et j’aurais peur d’écraser un directeur photo de 25 ans, ou même 30. Avec Bélanger, Pritchard, et Barbeau, l’intelligence et l’expérience sont probantes, et nous obligent à l’écoute, et la mutualité. et la mutualité.

En plus des titres de réalisateur et scénariste, vous avez assuré la conception des costumes et le montage du film. Votre approche de cinéaste se détermine-t-elle de plus en plus par cette propension multitâche autonome et peut-être introversive ?

Introversive? Oui... voyage aux confins de l’autisme! Euh... Oui, mon approche se définit par le multitâche, c’est vrai. Mais est-ce négatif? Et j’essaie de m’arrêter où mes limites l’indiquent. Le cinéma est le 7e art et la somme des six autres... La mode, inconsidérée, est le grand absent du groupe. Enfin, je pense qu’il faut s’intéresser à chacun pour tous les comprendre. faut s’intéresser à chacun pour tous les comprendre.
J’apprends, petit à petit, à maîtriser deux ou trois d’entre eux, et me réjouit d’intégrer les autres à ma démarche sans les éxécuter moi-même. Après tout, j’ai choisi le plus onéreux des arts et il apparaît logique, bien qu’il soit pensé seul, qu’il s’organise en collectivité.
Une spectatrice belge dans une salle de cinéma, après la projection des Amours Imaginaires, m’avait dit qu’à force de “tout” faire moi-même je nuirais force à mes films, et me priverais du talent des autres, et les priverais à leur tour de travail. Elle était réellement offusquée de cet individualisme. Je lui répondis que les autres n’avaient qu’à faire leur propre film, et que moi, sur le mien, j’étais libre de faire moi-même toutes les tâches qui m’intéressaient, et dans lesquelles je me considérais talentueux, ou dans lesquelles, du moins, j’avais quelque chose à offrir de personnel.
Les costumes et le montage sont des départements que je vois différement et j’aime m’en occuper parce qu’ils me passionnent. Un peintre ne peint pas avec coloriste, un expert des textures, un consultant à la technique, un régisseur des pinceaux et un essuyeur de spatule. En cinéma, le processus de création d’une oeuvre requiert l’intervention d’autres artistes.
Mais cela reste le film d’une personne, et d’un seul créateur, idéologiquement.

Quelles sont vos influences sur cette production?

Pour préparer ce film, j’ai acheté plusieurs dizaines de revues, et des livres de peinture et de photos à la boutique du MOMA, dans des librairies new-yorkaises, montréalaises. J’ai fait venir des documents commandés sur Amazon ou Ebay, et des revues de mode pour la recherche de costumes.
Je pourrais dire Nan Goldin, en général, et après, des centaines de noms de photographes qui m’échappent. Puis Matisse, Tamara de Lempicka, Chagall, Picasso, Monet,Bosch, Seurat, Mondrian (pour les cadrages), Klimt (pour le codage des couleurs, l’uniformité chromatique de certaines époques du film ; époque brune, époque dorée, époque mauve).

En cinéma,il ya dans le film un hommage très rapide et très précis à Marlon Brando dans Un Tramway Nommé Désir, et l’usage récurrent des gros plans que j’affectionne le plus comme dans Le Silence Des Agneaux de Demme (peu de profondeur de champ, regard caméra, impression de surveillance, grande proximité).
Au niveau du rythme et de l’ambition du récit, j’ai voulu évoquer Cameron et son Titanic...
Et de toute manière... tout ce que je lis, ce que je vois, ce que j’entends en écriture m’inspire souvent, et même quand ce n’est pas mon genre ou mon goût ; c’est tout-à-fait normal. Tout ce
qui est beau, émouvant et réussi devrait, en théorie,nous inspirer spontanément des images et des mots. Et je n’ai aucun complexe parce que je sais que ce qui m’inspire n’est pas ce qui m’influence, mais ce qui me touche. De l’admiration d’une chose qui exerce un pouvoir sur nous à son expression distordue par nos univers, nos visions, notre langue, notre génération, nos valeurs, nos blessures, nos fantasmes respectifs...
il en ressort le plus clair fantasmes du temps quelque chose de diamétralement opposé, et dont on peut rarement retracer l’inspiration originale. C’est le téléphone arabe de l’imagination.
De toute manière, tout a été fait.

J’ai plusieurs aspirations en tant que cinéaste, mais je ne perdrai jamais mon temps à prétendre que j’invente un style ou une école de pensée. Tout a été fait depuis 1930. À quoi bon? Mon travail, j’ai décidé, est de raconter une histoire et de bien le faire, et de donner à cette histoire la mise en scène qu’elle mérite, et qui lui sied. Le reste, qu’on l’invente ou le plagie, est le fruit d’un hasard qui démontre que rien n’est plus facile que d’avoir une idée.
Propos recueillis par Ludovic Tremblay-Lord