A l’occasion de la sortie Dvd de Les Bronzés 3 Amis Pour La Vie, Gigi et Bernard regardent leur nombril… et celui de notre société. Rencontre avec Marie-anne Chazel et Gérard Jugnot ou « Comment une interview peut intelligemment déraper » !
Il y a toujours des interviews qui touchent plus que d’autres. Ayant grandi devant les films de la troupe du Splendid, puis ceux des membres en solo, rencontrer Marie-anne Chazel (inoubliable Gigi, puis Zézette-épouse-X) et Gérard Jugnot (ex trublion à la voix de chat écrasé, reconverti en cinéaste-acteur-producteur posé et reconnu) relève du rêve de gosse qui se réalise.
Rendez-vous est pris un mercredi après-midi, dans une suite du très chic hôtel Le Bristol. « Bonjour Mademoiselle Commeaucinema.com (c’est moi), ils sont à vous dans une demi heure. Dernières vérifications d’usage : calepin, magnéto, appareil photo, calmants, … Tout est ok. Comme dans une épreuve de Fort Boyard, je suis face à deux portes. A gauche, Thierry Lhermitte et Christian Clavier répondent aux questions dantesques d’un autre journaliste. A droite, Gigi et Bernard attendent les miennes. La porte s’ouvre. Super Cooool : les voilà ! Un peu fatigués par une après-midi de promo, mais agréables et intrigués par le Questionnaire de Proust que je leur propose, tout semble sous contrôle… enfin presque…
Le principal trait de caractère de Bernard ?
Gigi : Euh, Bernard, je dirais que c’est un râleur… C’est bien un trait de caractère ?
Bernard : Je suis un égoïste.
Gigi : Oui, râleur, égoïste… Il est très perso.
Celui de Gigi ?
Bernard : Je pense que c’est quelqu’un qui aimerait être intelligent. [Rires]
Gigi : Tu peux dire la connerie !
Bernard : Non, non, c’est pas de la connerie… C’est quelqu’un qui court après l’intelligence, mais qui ne la rattrape pas forcément. [Rires]
La qualité que vous désirez chez l’être aimé ?
Bernard : Ben justement, Gigi recherche un miroir, le reflet de cette intelligence…
Gigi : ... et surtout l’amour ! C’est la grande affaire de ma vie !
Bernard : Moi, en revanche, je cherche l’argent. [Rires]
Gigi : Qu’on le fasse pas chier, qu’on arrête de le saouler… Que sa boîte tourne, que sa femme soit de bonne humeur…
Bernard : Ouais, je veux être pénard. Qu’on ne me fasse pas chier avec des histoires fiscales.
Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ?
Bernard : Je ne sais pas si on recherche vraiment quelque chose. On est, bizarrement, bien ensemble. On ne s’apprécie pas plus que ça, mais… Vous savez, c’est comme les vieux couples qui passent leur temps à s’engueuler mais qui ne peuvent pas se séparer…
Gigi : Moi, je pense que Bernard aime Popeye, par exemple, parce qu’il se sent supérieur à lui.
Bernard : Ah ouais, peut-être que je suis comme ça…
Gigi : … Il l’aime bien parce que c’est « ce pauvre Popeye ». Moi, au contraire, je cherche une amitié vraie…
Vos héros dans la vie réelle ?
Gigi : La blonde, là… Pamela Anderson !. Mais aussi le peintre Bernard Buffet [
Peintre existentialiste français d’après-guerre, décédé en 1999, ndlr] même si j’avoue que je sais pas trop qui c’est… Mais sinon, c’est vraiment Pamela… ou Madonna.
Bernard : Moi, c’est Afflelou.
Votre rêve de bonheur ?
Bernard : C’est une femme qui n’existe que dans la séduction, que dans le regard des hommes. C’est pour ça qu’elle est malheureuse. Quant à moi, je…
En chœur : … cherche la paix !
Gigi : Tu veux qu’on te foute la paix, qu’on ne te parle plus de responsabilités, de problèmes. (
à moi) Vous savez, il veut juste qu’on le laisse claquer son argent tranquillement. Il pense qu’il a réussi : il a une affaire qui marche, une femme, un fils, un chien… Et pourtant, tout va exploser. Il va en baver.
Bernard (grave): Je pense être le parfait reflet de notre société actuelle : des gens plutôt contents d’eux et qui ne veulent pas qu’on les saoule.
Gigi : Tu ne crois pas que c’est aussi à cause de notre âge ? La crise de la cinquantaine et tout ce qui va avec…On est quand même tous en crise.
Subitement, Bernard sort de la pièce et Gérard Jugnot vient prendre sa place, très sérieux
Gérard Jugnot : Je ne suis pas sûr… Bien entendu, ils ont tous des petites crises, mais je crois surtout que c’est « Voilà, j’ai réussi, je ne veux pas qu’on me culpabilise parce que j’ai du pognon et une belle voiture ». C’est le drame de notre société, une société dans laquelle on essaie d’être bien alors qu’il y a des gens qui dorment sur les trottoirs et que tout le Tiers Monde tente de fuir…
Gigi, visiblement inquiète pour Bernard, quitte elle aussi la pièce et cède sa place à Marie-anne Chazel. A partir de là, l’interview prend un tour tout à fait inattendu. Exit la petite bavette entre potes de transat, j’ai désormais face à moi deux acteurs étonnamment graves et concernés… et pas clowns pour un sou.
(un peu désarçonnée) Comment Gigi et Bernard se sont-ils échappés du camp de clandestin ? (cf. la scène de fin)
Gérard Jugnot : Est-ce que le monde occidental, tel qu’il est aujourd’hui, va réussir à se tirer de ce problème d’immigration ?
Moi qui attendais une blague, c’est raté. Mais qu’importe : la suite de la conversation est des plus instructives sur deux comédiens dont on oublie parfois qu’ils ont des yeux, des oreilles et un cerveau.
Marie-anne Chazel : Avec toutes ces luttes entre le Nord et le Sud, ces répartitions inégales des richesses, …
Gérard Jugnot : Quand on pense que l’Occident brûle 75 % des richesses naturelles et que les autres pays… [Il soupire] On a pillé le Sud ! Et ensuite, on instauré une espèce de néo-colonialisme…
Marie-anne Chazel : Et en même temps, on développe un modèle de vie tellement attractif… Mais je demeure optimiste. Je pense que l’Homme se pose des questions et tente de trouver des solutions à toutes les inégalités qu’il a lui-même engendrées. On vit une époque compliquée, mais on ne peut pas aller droit dans le mur !
Gérard Jugnot (l’air absent, avec un sourire ironique) : Moi, je crois au contraire qu’on va droit dans le mur et qu’en plus on klaxonne.
Alors que cette fin semble presque « anecdotique », il est étonnant de constater à quel point le sujet qu’elle traite vous tient à cœur…
Marie-anne Chazel : Mais ces Bronzés sont rattrapés par la réalité du monde ! Ils se croient à l’abris dans leur bulle de « français en vacances », dans un endroit de rêve, mais une fois passée la barrière, il existe des gens qui vivent différemment et qui souffrent.
Gérard Jugnot : C’est la force du cinéma…
Marie-anne Chazel : … et des comédies…
Gérard Jugnot : … de montrer cela. La comédie italienne des années 70 reposait beaucoup sur des sujets sociaux, des problèmes de mœurs, etc.
Les Bronzés 3 … pourrait apparaître comme un film gentillet… Non ! Il y a des drames humains. On est en phase avec la réalité.
Marie-anne Chazel : Même si on la traite de façon volontairement drôle et marquée avec des excès, des outrances - parce que ça nous amuse et qu’on sait le faire – on parle néanmoins de choses concrètes.
Gérard Jugnot : L’homophobie, le PACS, la chirurgie esthétique, l’immigration, etc. Et c’est ça aussi qui est amusant. Ils se disent : « Je suis en vacances, je veux qu’on me foute la paix »…
Marie-anne Chazel : … et ils vivent une semaine d’enfer. Ils sont rattrapés par la vie.
Time up, l’attachée de presse me fait gentiment signe que l’entretien est fini. Encore un peu étourdie par la pirouette cérébrale à laquelle je viens d’assister, je les remercie et les quitte, ravie d’avoir découvert deux êtres humains concernés derrière mes icônes d’enfant. Tiens, en sortant, je retrouve Gigi et Bernard qui attendent l’ascenseur.
Le mot de la fin ?
Bernard (à Gigi) : Montre-moi tes seins.
Gigi : Tu me préfères comment ? Avec ma mini blanche ou ma robe « filet de pêche » ?
Bernard : Tais-toi, tu m’excites !
Sur ces bonnes paroles …Propos recueillis par Eleonore Guerra