Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter le livre d’Anna Sam ?
On vit dans une époque assez cynique où l’humain semble être devenu quantité négligeable face aux multinationales et aux enjeux politiques. Lorsque nous avons entendu la voix d’Anna Sam s’exprimer sur son blog au nom de toutes les caissières de France, j’ai été touché par plusieurs aspects de sa démarche. Sans être fondamentalement militant ni partisan, son regard sur les gens met en lumière les déviances de nos comportements les uns vis-à-vis des autres. Quand on lit que 9 personnes sur 10 ne disent ni bonjour, ni merci, ni au revoir aux caissières, qu’elles ont ce sentiment étrange d’être transparentes alors que leurs conditions de travail leur impose des cadences parfois à la limite du supportable, j’ai compris que nous tenions là un sujet fort avec une grande résonance au sein de notre époque. Plus de 2 millions de lecteurs auront visité son blog, puis son livre a été vendu à plus de 270 000 exemplaires, auxquels il faut ajouter les 21 traductions étrangères. Amoureux des films de Franck Capra, j’avais envie de raconter l’histoire extraordinaire d’une femme ordinaire. Plus que la trajectoire d’une jeune femme, diplômée de lettres, qui comme beaucoup de jeunes d’aujourd’hui n’a pas trouvé de boulot dans sa filière et a fini par accepter de devenir caissière pour ensuite bousculer son destin avec son talent propre, son regard unique. un remède contre la fatalité ! une histoire pleine d’espoir, de fraternité, drôle, généreuse, humaine. Elle y décrit les rapports dans son environnement de travail et les différents clients dans lesquels chacun peut se reconnaître. ce qui m’a plu, c’est ce personnage ordinaire auquel on peut facilement s’identifier.
Comment vous êtes-vous approprié le livre ?
Il s’agit d’un ouvrage de chroniques et d’observations du quotidien. il n’y a pas d’histoire proprement dite et il fallait donc trouver un axe dramaturgique : le livre nous a guidés pour retracer les épisodes de
la vie de cette caissière dans son environnement professionnel. Du coup, la part fictionnelle est très importante. J’avais envie de traiter le film avec une certaine forme d’utopie et une vision un peu idéaliste pour imaginer une comédie romantique à l’intérieur du film – autrement dit, trouver un point social qui se veut réaliste. comme Frank Capra, qui a mis en scène des personnages candides confrontés à un monde dur et cynique, on s’est attaché à une vision "better than life".
Michel Siksik a signé un formidable scénario sensible, drôle et touchant.
Comment avez-vous eu l’idée de l’enquête menée par le personnage de Marc Lavoine ?
Tout le monde cherche à savoir qui se cache derrière le personnage de la caissière bloggeuse, et notamment la grande distribution. Mais on ne voulait pas que la grande distribution soit incarnée par un patron emblématique et caricatural. le succès du blog de Solweig demandait la mise en place d’antagonistes afin de dramatiser quelque peu son histoire. la presse a joué un rôle important dans sa révélation. c’est alors que nous avons eu l’idée du personnage de
Marc Lavoine. il emploie une journaliste qui part, incognito, en immersion totale parmi les caissières et qui a pour mission de retrouver la bloggeuse, un peu comme Florence Aubenas dans son expérience d’ouistreham. Le personnage de Marc est un peu cynique, mais il reste dans son bon droit : après tout, les journalistes sans compter que c’est lui qui met en valeur la protagoniste puisque c’est grâce à la presse que le public la découvre.
On sent que ce qui unit les 2 personnages féminins – Solweig et Marie – c’est qu’elles ont toutes les deux quelque chose à cacher.
Oui, elles sont toutes les deux dans un mensonge et confrontées à un conflit de loyauté. Marie, au départ, découvre une réelle solidarité dans ce milieu auquel elle n’appartient pas, ce qui la touche particulièrement. Elle est donc tiraillée entre, d’une part, son boulot et la part de cynisme qu’il comporte et, d’autre part, la nécessité de tricher et de cacher son vrai visage. Solweig est, en quelque sorte, dans la même situation : elle ne peut pas jouer cartes sur table car elle a peur de perdre son boulot.
Le film s’inscrit dans une démarche engagée, tout en prenant l’apparence d’un conte de Noël…
Cela a constitué mon principal axe de travail et c’était toute la difficulté du projet. Il s’agit d’une histoire d’amour, avec une vraie dimension de comédie romantique : il fallait marier le coup de foudre très pur et très idéaliste entre Solweig et Charles à la comédie sociale. Trouver le ton juste était d’une grande complexité. Mon travail a consisté à mettre en exergue la part invisible du scénario. c’est en incarnant les personnages que j’ai pu amener du romantisme et de la féérie dans l’image et c’est par le conte que j’ai pu aborder la comédie sociale. Du coup, j’ai pu mettre en avant – et c’était fondamental pour moi – ces gens qui sont dans une galère incroyable et qui évoluent dans un environnement de travail très rude, tout en restant extrêmement solidaires les uns des autres.
Pour autant, le film n’est jamais déma-gogue…
Je voulais que le film soit reçu simplement par le plus grand nombre. c’est peut-être le paradoxe propre au genre du film : un film social et romantique. Un film qui parle au cœur des gens, et qui fait moins appel à l’intellect. La difficulté était de rester romantique sans être mièvre. le film dénonce ainsi toutes les vexations du quotidien subies par les caissières, sans être dans la démagogie ou le misérabilisme. Le travail sur les affects est compliqué, car chacun a sa propre pudeur, et je ne voulais pas heurter la sensibilité du spectateur ni celle des caissières. Bien au contraire, j’ai cherché à susciter leur empathie et faire entrer dans la lumière ces femmes invisibles pour la plupart d’entre nous.
Pouvez-vous me parler des choix d’éclairage et de couleurs ?
J’avais envie de donner de l’ampleur et du souffle à mon propos. Je voulais donc trouver un outil qui ne dénature pas la réalité sociale de l’histoire, tout en la sublimant. Du coup, mon parti-pris de départ a été de tourner en scope car je suis convaincu qu’un format peut servir la narration. il faut bien voir qu’il n’y a rien de plus difficile à filmer qu’un supermarché : non seulement les lumières sont crues, mais il faut déployer beaucoup d’efforts pour isoler un personnage dans un lieu aussi écrasant. et on s’est rendu compte que le scope nous permettait de trouver une esthétique propre au lieu et convenait parfaitement à la comédie romantique : c’est un format qui crée une distance visuelle avec la réalité. car, encore une fois, je ne voulais pas faire un film naturaliste. Par ailleurs, avec le scope, on a une très courte profondeur de champ, si bien que les brillances propres aux décorations et aux lumières de Noël sont constamment présentes à l’image. Cela contribue davantage à ancrer le film dans l’imaginaire du conte.
Où avez-vous tourné ?
Étant donné qu’aucune grande surface française ne voulait de nous, on a fini par tourner dans le plus grand hypermarché de Belgique, à Bruxelles, qui nous a formidablement bien accueillis. Je ne voulais pas d’un supermarché urbain, mais d’une très grande surface pour plonger d’emblée la protagoniste dans l’univers de la grande distribution. Du coup, on avait pas mal de contraintes à respecter. D’abord, on ne pouvait tourner que de nuit, entre 20h et 5h du matin. Ensuite, il fallait qu’on démonte les décorations de Noël chaque jour pour les réinstaller le soir même. on a cherché en permanence à optimiser le temps de travail.
Et pour les autres décors ?
Pour chaque lieu, j’ai essayé d’instaurer un léger décalage avec le réel. Par exemple, l’appartement de Solweig, qu’on découvre collé à la voie ferrée dans le premier plan, a un côté factice assumé qui nous rapproche de ces décors construits du cinéma des années 40. ou encore, la maison de la famille de Charles, qui surgit dans la neige comme une apparition évoque un sentiment de chaleur et de confort qui tranche avec la dureté de la vie pour les autres personnages : on est très loin de l’appartement de Leïla ou de l’hypermarché, froid et anonyme.
Comment avez-vous eu l’idée de Déborah François pour le rôle principal ?
J’avais envie de camper un personnage romantique, solaire, lumineux, plongé dans cet univers-là. C’est totalement subjectif, mais je sentais qu’il me fallait une jeune comédienne blonde susceptible d’être crédible dans les deux dimensions du film, la comédie romantique et la comédie sociale. Déborah s’est immédiatement imposée. J’avais vu tous ses films, de
L’enfant à
La Tourneuse De Pages, et j’avais particulièrement apprécié son interprétation dans
Le Premier Jour Du Reste De Ta Vie de Rémi Bezançon : c’est une des plus grandes actrices de sa génération.
Et pour Charles ?
Nicolas Giraud est l’un des seuls à avoir pris la mesure de la difficulté du rôle. Il a cette capacité à camper l’homme amoureux et à rester sincère, sans basculer dans le côté ridicule de bon nombre de contes. J’étais très attaché au charme que devait avoir le personnage, sans être plastiquement trop beau. Dès notre première rencontre, j’ai senti que Nicolas habitait le rôle. Il y a une vraie musicalité dans son jeu et dans ses mots, et son regard est d’une force incroyable : pour moi, il incarne à merveille le jeune premier. Dans le film, il n’a que très peu de scènes avec Déborah : leur rencontre et leurs retrouvailles. C’était donc très difficile de faire croire au coup de foudre car tout devait passer le sentiment habité du personnage de Charles. Nicolas a su l’incarner de manière incroyable.
Il y a une vraie connivence entre les trois caissières…
Il fallait créer un groupe qui soit riche et contrasté, et qui soit composé de générations et de milieux différents. Je voulais raconter leur amitié.
Elsa Zylberstein a une sensibilité qui transparaît à chaque instant : il s’agissait de trouver l’alter ego au personnage incarné par
Déborah François, et Elsa s’est tout de suite imposée. J’ai découvert Alice Belaïdi dans les
Confidences À Allah, où elle est seule sur scène pendant plus d’une heure. elle a un petit gabarit et une énergie formidable, mêlant le charme et la force, et j’avais besoin d’elle et de la violence qu’elle porte en elle pour son personnage. C’est une petite femme naturelle, courageuse et combative, et j’ai eu un vrai coup de cœur ! Quant à
Firmine Richard, elle ressemble tellement à son personnage : elle est hypersensible, instinctive, drôle et tendre, avec une forte personnalité.
Quelles étaient vos intentions pour la musique ?
J’ai la chance d’avoir un frère qui est compositeur : Emmanuel Rambaldi a donc fait la musique. Quand on est dans un registre émotionnel fort, il est très difficile de trouver la bonne sonorité. avec Emmanuel tout est facile, évident. Son travail est une seconde peau sur le film et notre fraternité nous a permis de rendre fusionnelle notre sensibilité commune. Nous avions envie d’un score très orchestré. La musique d’Emmanuel est originale à tout point de vue tout en étant riche de ses influences : Ennio Morricone, Michel Legrand, Henry Mancini, Prokofiev ou Debussy sont passés par là. la musique apporte ce supplément d’âme qui sublime les sentiments des personnages : la partition devait apporter un souffle romantique à l’histoire. on a enregistré la musique dans le studio de George Harrisson à Londres, sous la direction d’orchestre de Nick Ingman (
Billy Elliott,
Pirates Des Caraïbes…) et ses 50 musiciens. Un rêve.