Notre jour viendra rappelle les films de fuite en avant, comme Le fanfaron de Dino Risi ou Les valseuses de Bertrand Blier.
Je suis influencé, malgré moi, par les comédies italiennes des années 60-70. Les films de Fellini, de Risi, où l’on ressent énormément d’émotions contradictoires. Je trouve intéressant de ne pas être dans un film linéaire. C’est une comédie, donc il faut rigoler, c’est un drame donc il faut pleurer. Mettre en danger le spectateur, qu’il soit un peu perdu, qu’il ne sache pas à l’avance ce qui va lui arriver, c’est cela qui me motive. Quand nous avons commencé à parler du projet avec les producteurs, soit on faisait le film avec un budget confortable, mais avec des contraintes, soit on faisait un film avec un budget raisonnable mais en totale liberté et avec une équipe à taille humaine. Ca rejoint justement le thème du film : aller sur la route et tout quitter.
Il y a donc une volonté de rupture dans votre démarche ?
Pas vraiment, j’ai juste essayé de faire un film moderne qui capture le brouillard mental de l’époque. Le cinéma actuel veut tout rendre lisible. Il s’articule autour du bien, du mal, de la gauche, de la droite, et presque encore de l’empire américain et des communistes... Pourtant, nous sommes dans une époque où tout est un peu flou. Je voulais qu’on le ressente. Que l’on ne soit pas dans des codes manichéens et des schémas démonstratifs trop simples.
Patrick est un personnage désenchanté, tandis que Rémy est un illuminé. Selon vous, que vont-ils chercher l’un chez l’autre ?
Pour moi, c’est une interaction intéressante parce que la génération de Patrick a dépassé le stade de la révolte. Ce sont des post soixante-huitards qui, aujourd’hui, voient leurs idéaux se décomposer et leur monde se casser la figure. En parallèle, les jeunes de maintenant sont prêts à tout brûler mais sans trop savoir pourquoi. Comme les gamins qui brûlent les voitures sans but politique mais parce qu’ils ont toutes les raisons du monde d’avoir la rage. Alors quand ils se rencontrent, ils trouvent chez l’autre ce qui leur manque. Pour Patrick, c’est la capacité à raviver sa flamme. Et pour Rémy, c’est d’avoir enfin un but à donner à sa rage. Il y a un élément indissociable du récit initiatique c’est la dimension romantique.
Est-ce quelque chose que vous recherchiez ?
Complètement. Je vois le film comme une comédie romantique désespérée. Une comédie parce qu’il y a plein d’humour dans la première partie du film, même si tout le monde ne rit pas... Et romantique parce que, pour moi des mecs qui ont le crâne rasé et qui marchent sur une grande plage avec des voitures qui brûlent, c’est romantique.
Justement, le film est très ample visuellement.
C’est pour cette raison que je ne voulais pas qu’on sache précisément sur combien de temps et d’espace l’action se déroule. Pour ouvrir l’imaginaire, dégager les perspectives. Même pour moi... quand je filmais Vincent et Olivier, j’avais l’impression d’être Emily Brontë qui écrivait Les Hauts de hurlevents. A mes yeux, le nord de la France possède la puissance des grandes steppes irlandaises.
Au-delà du romantisme, quelle idée a présidé à l’esthétique du film ?
Dans mes derniers clips, mon but était de travailler une iconographie vraiment européenne. C’est pour ça que j’avais envie de tourner Notre jour viendra dans le nord de la France, parce que les paysages y ont quelque chose de très dramatique. Les gens en sont également empreints, les trois-quarts des acteurs du film sont des non professionnels qui vivent là-bas.
Pour quelles raisons avoir fait de vos héros des roux ?
C’est venu en cours d’écriture. Nous avons creusé l’idée et trouvé que ça rendait Rémy et Patrick encore plus iconiques et donc universels, à condition qu’on n’en parle jamais frontalement et qu’ils ne soient pas « poil de carotte », pour éviter de tomber dans la blague. Au final, ils ne sont même pas vraiment roux pour accentuer
leur fantasme sur une communauté qui n’existe que dans leur esprit.
Pourquoi cette volonté de décalage ?
Il y a un côté histoire absurde traitée très sérieusement. Si Ben Stiller avait pris ce sujet, il en aurait fait une comédie mortelle. Mais nous avons préféré lui donner une dimension tragique.
Le fait que vos personnages soient roux va être lu comme une allégorie. Est-ce que ça vous dérange ?
Un peu, ça me fait « flipper » parce que les métaphores et les allégories, c’est comme les jeux de mots, ça me donne un bourdon pas possible. Je voulais parler de questions identitaires sans être frontal, par le biais d’un décalage surréaliste. Disons que Notre jour viendra est un film qui se sert des roux comme étant les symboles de la différence. Ils ont un sentiment d’appartenance à un peuple qui n’aurait ni pays, ni langue, ni armée.
Notre jour viendra prend la forme d’un récit qui se met en danger tout le temps.
Depuis le début, je voulais raconter la rencontre d’un jeune type et d’un plus vieux qui prennent la route ensemble, un peu comme des « Don Quichotte » lancés dans une quête vaine et désespérée. L’idée directrice était de faire un film libre autour d’un parcours initiatique. Avec un exercice spécial qui était de supprimer tout ce
qui était trop explicatif.
Dans quel but ?
Simplement parce que je n’aime pas les films qui se donnent sans mystère. Et j’ai l’impression qu’il y en a de plus en plus aujourd’hui. Beaucoup de films sont écrits sur le même modèle narratif, où chaque acte, chaque sentiment possède son explication. Parfois ça marche très bien d’ailleurs... Mais ce n’est pas ce que j’avais envie de faire. Du coup, nous sommes allés vers un film de sensations, d’ambiances et d’émotions par touches où l’on se rend d’un point A à un point B en laissant le spectateur cheminer avec nos personnages.
De par ses qualités de producteur et acteur, Vincent Cassel occupe une place essentielle dans ce film. Comment s’est passée votre relation ?
Le film ne se serait jamais fait sans lui. Et je trouve vraiment courageux qu’un acteur de son niveau prenne du temps pour faire ce type de projet. Notre jour viendra est un film qui ne peut lui rapporter que des « emmerdes »
et très peu de gloire au final car on ne fera pas des millions d’entrées. En plus, je suis un jeune réalisateur dont c’est le premier film : ça pouvait être n’importe quoi très vite. Mais, Vincent m’a beaucoup aidé. Quand il arrive sur un plateau, il sait exactement ce que tu es en train de faire, il sait comment il est filmé, comment il est éclairé, quel objectif tu utilises. Ce sont des trucs super bateaux mais moi, ça m’a impressionné. On voyait que ce n’était pas son premier barbecue !!!
Parlez-nous du choix d’Olivier Barthélémy ?
Olivier est un très grand acteur. Il a quelque chose de subtil et brut à la fois. La majeure partie de la poésie du film repose sur son interprétation.
Olivier Barthélémy et Vincent Cassel alternent les positions de dominant et de dominé. Comment s’est passée la relation entre eux ?
Je pense que ce personnage mi-dandy, mi-looser, mi-flamboyant, mi-désésperé, un peu dégarni et pas sexy a beaucoup plu à Vincent et qu’il a commencé à vivre le truc. Pendant tout le tournage, il était dans son personnage à prendre la tête à Olivier. Et Olivier étant également concentré sur son rôle, il se laissait un peu faire. En plus, ils habitaient ensemble à Dunkerque... Parfois la relation allait très loin, c’était assez ambigu même...
Comment ça ?
Un matin, Olivier est venu me voir en me disant : “Vincent est relou, il est rentré dans ma chambre la nuit et il a essayé de me toucher”. Donc je pense que ce tournage les a fait se perdre dans leurs personnages en dehors des prises. Du coup, il y avait une vibration très étrange, mais c’était jouissif pour moi.
Transition parfaite pour parler de la dimension sexuelle du film...
Il y en a une, c’est certain. C’est un film, entre autres, sur la quête identitaire qui ne se réduit pas à une question communautaire. L’identité c’est aussi : “Est- ce que je suis homo ou hétéro ?”. Rémy est complètement paumé, au moment où Patrick n’arrête pas de lui répéter qu’il est homo. Donc c’est normal qu’il se pose la question. Et puis Notre jour viendra est un film sur deux mecs. En ce sens, c’est aussi une histoire d’amour entre deux personnes qui souffrent et qui se trouvent.
Il y a pas mal de scènes choquantes dans le film, mais la scène du jacuzzi retient particulièrement l’attention...
Le personnage de Vincent, sorte de punk de droite, nihiliste, provoque tout le temps tout le monde pour créer des réactions, pour se sentir vivant... Cette scène est un peu son paroxysme, le bout de sa course. Il va jusqu’au maximum, et en plus, il y va sans plaisir. C’est complètement gratuit et désespéré. Embarrasser un couple dont la femme est handicapée, uriner dans le jacuzzi dans lequel ils se baignent et leur mettre une pression sexuelle...Dans son petit monde à lui, c’est l’acte le plus nihiliste qu’il puisse faire. C’est annonciateur de sa déchéance, juste avant qu’il ne se rase la tête, qu’il se suicide visuellement en fait.
D’où la mise en scène hyper tendue.
Oui, je voulais que cette scène provoque un sentiment équivalent à celui que l’on a quand on vient par exemple de finir de manger un gros Mc Do dégueulasse. C’est une jouissance malsaine, un climax avant la petite mort, avant de se sentir un peu nul. Il fallait cette tension sale.
Au moment des polémiques autour des clips STRESS de JUSTICE et BORN FREE de M.I.A, vous n’avez pas voulu vous exprimer. Pourquoi avoir choisi le silence ?
Pour ces deux clips, il fallait laisser les gens les interpréter sans accompagnement explicatif. Mon silence était nécessaire pour que les discours les plus contradictoires s’épanouissent. Les commentaires font partie de l’œuvre, à leur manière.
Vous pensez qu’aujourd’hui un objet artistique peut se passer de discours ?
J’espère. Il y a des réalisateurs, des écrivains, des artistes doués pour parler de leur travail, moi je n’aime pas donner trop d’interprétations. C’est volontaire de ne pas être explicatif. C’est aussi, peut-être, que j’aime l’instinct et qu’à partir en permanence dans l’auto-analyse, on intellectualise beaucoup et on perd le côté brut. On essaye de mettre des mots sur des sensations qui pourraient s’en passer.