Interview : Xanadu

Interview croisée Podz et Séverine Bosschem

Xanadu. Pourquoi ce titre ?

Séverine Bosschem. Xanadu, c’est un mot presque mythique, le palais des plaisirs par essence.
J’ai eu l’idée d’appeler la série comme ça après avoir relu le poème de Samuel Colerdige Kubilaï Khan. J’avais besoin d’un nom pour la boîte qu’Alex Valadine et Elise Jess avaient créée dans les années 70, et Xanadu était à la fois pas lyrique, onirique et en aucun cas vulgaire. De plus, c’est un mot qui commence par un « X », ce qui est plutôt pratique.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire une série dans le milieu du porno ?

SB. Je ne voulais pas faire une série « sur » le porno. Ce que je voulais, c’était raconter l’histoire d’une star du porno des années 70, son amour avec un producteur et les conséquences de cet amour. La série démarre de nos jours, longtemps après la disparition de cette actrice, dans une famille hantée par son fantôme et par la mélancolie d’un âge d’or du X aujourd’hui révolu. Le décor de la série, Xanadu, c’est un peu ça aussi, un lieu où tout s’est arrêté, comme le palais de la Belle au bois dormant. L’histoire de Xanadu, c’est celle du réveil de ce lieu et de ceux qui l’habitent, la famille Valadine. J’ai rapidement réalisé que le milieu du X est riche en personnages cabossés, ce que j’aime particulièrement, mais je ne veux pas faire une étude de
cas sur la pornographie. Xanadu est une histoire romanesque avant tout.

Comment avez-vous construit la famille Valadine ?

SB. Mon point de départ, c’était le couple que forment Alex Valadine et Elise Jess. Puisqu’Elise est morte, c’est à travers les yeux de sa descendance qu’il me fallait raconter cette histoire. Il y a d’abord Laurent, le premier fils, puis Sarah, l’enfant de l’âge d’or du X, et enfin Lapo, celui de la crise, qui est né sur un terrain ravagé, qu’Elise a eu pour en quelque sorte s’accrocher à la vie. Ils n’ont pas du tout le même rapport avec leurs parents, le même regard sur le passé.

Quel visage du milieu du porno voulez-vous montrer ? Avez-vous un regard critique?

SB. Je ne porte aucun jugement moral sur mes personnages et le monde dans lequel ils évoluent. Ils ne sont pas bien différents de nous, mais leur univers est une loupe grossissante. Le monde du porno, c’est aussi un rejet de notre société…

Podz. Il n’y a aucun jugement sur ce monde. En préparant Xanadu, j’ai rencontré quelques personnes du milieu, et ils me sont très sympathiques. Vous trouverez des gens pas clairs aussi bien dans la police, chez les pompiers ou dans l’administration que dans le cinéma X. Il y a des salauds partout. Le vrai problème des héros de Xanadu, c’est qu’ils ont peur du regard de la société « civile ». Nous sommes des hypocrites, nous ne pouvons pas montrer du sexe de façon explicite, alors que le sexe, c’est justement la seule activité que tous les peuples de la planète ont en commun !

SB. J’ai conscience que le monde du porno est un monde plein de souffrance, que les filles qui bossent là-dedans n’ont pas une vie rose, mais même si ça avait été le cas, j’aurais choisi le mode dramatique, le regard sombre de Xanadu. C’est mon regard. Je ne suis pas une grande optimiste !

Xanadu offre-t-elle une vision réaliste de ce monde du porno ?

SB. C’est une série réaliste d’un point de vue dramatique, du point de vue des sentiments, mais pas du monde du porno ! On est très loin du documentaire. Xanadu est au contraire une sorte de rêve. Prenez Lapo, le fils cadet. Il n’est pas réel, c’est un pur fantasme d’adolescente, un concentré de clichés qui me faisaient rêver quand j’étais ado.

P. D’ailleurs, on a poussé les acteurs à jouer en décalage avec la réalité. Laurent et Lapo sont parfois ailleurs, ils « partent » littéralement, ils quittent le monde réel…

Dans ce cas, où se tient Xanadu ? Dans le monde réel, dans un rêve ?


P. Xanadu est dans Xanadu. C’est un monde en soi. C’est quelque chose d’unique, avec son langage propre. Nous n’avons pas calculé cela, nous l’avons fait au ressenti…

SB.Ce n’est même pas entre le rêve et la réalité, c’est un labyrinthe où l’on se perd, où on ne sait jamais vraiment où l’on se trouve. Dans Xanadu, tout est comme dans une bulle, tout est étouffé, amorti… C’est un monde fantasmagorique.

Comment donne-t-on corps à un univers pareil ?

P. Ce n’était pas spécialement difficile… Je travaille toujours comme ça, en laissant les idées venir à moi, sans les provoquer, sans intellectualiser ma démarche. Je n’aime pas les actions trop arrangées, trop carrées. La vie n’est pas comme ça, il ne sert à rien de vouloir la contrôler. Le scénario me donnait de bonnes indications, et je me suis laissé aller à partir de là. Les choix s’imposaient d’eux-mêmes.

Le mot clef de Xanadu, ce serait donc « sensations » ?

SB. Oui, c’est une sorte de trip…

P. Xanadu est une toile abstraite. Il faut se laisser aller pour bien la voir. La réflexion est née de cet abandon. On a beaucoup parlé de la psychologie des personnages, du sous-texte, mais jamais vraiment des codes narratifs. Nous apportions des réponses au fur et à mesure aux questions que nous nous posions.

SB. C’est une série qui repose beaucoup sur l’inconscient. Certaines scènes paraissent abstraites, mais elles sont en fait l’expression de l’inconscient des personnages. Elise Jess symbolise à elle seule les sentiments refoulés de la famille Valadine.

P. Le moteur de notre travail a été les émotions des personnages, qui eux étaient bien dessinés, bien définis, avec des trajectoires claires.

SB. Il y avait un gros travail de départ dans l’écriture. Le texte était prêt en amont. C’est la réalisation, la mise en forme du projet qui doit beaucoup à nos inspirations du moment et à notre entente.
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Quel est l’enjeu de cette première saison ?

SB.En tout état de cause, l’enjeu de cette première saison n’est pas lié aux problématiques du marché du porno, au business, etc. Xanadu est une série romanesque, pas une plongée dans le milieu du X. C’est l’histoire d’une famille enkystée, qui petit à petit se remet en marche en évacuant son refoulé. L’enjeu, c’est comment reconnecter les liens entre ses membres, et comment se débarrasser du passé et de ses non-dits, où chacun s’est englué. Peu à peu, ils vont s’en dégager, dans la douleur, mais aussi dans la tendresse.

Puisque cette famille est « déconnectée », comment lui donner une cohérence, comment ne pas faire un entassement de trajectoires individuelles ?

P. Nous avons fait en sorte d’illustrer comment les actions de chacun des membres de la famille Valadine influencent celles des autres. L’entreprise familiale est très pratique en ce sens, puisque les choix de business qui vont être faits vont se répercuter chez tout le monde…

SB. C’est une toile qui se tisse entre chacun des personnages de la série.

P. Visuellement, il y a des éléments dans les scènes de chacun des héros qui renvoient à un autre. Julien Boisselier va jouer Laurent un peu comme Swann Arlaud joue Lapo. On cadre les frères et sœurs de la même façon, on filme leur peau avec la même lumière. Il y a un code visuel très fort en fonction des personnages ou de certaines scènes, notamment les scènes de sexe…

Justement, le sexe, parlons-en. Comment le filmer ?

P. On n’a pas voulu faire de la pornographie. Dans le porno, il n’y a pas d’émotion. Chaque scène de sexe de Xanadu véhicule une émotion qui fait avancer l’histoire, qui dit quelque chose sur les personnages, etc. Le cul fait avancer le récit. Nous avons tourné ça avec le plus d’honnêteté possible, sans se cacher.

SB. Nous avons voulu faire comme Lapo, qui réalise des films X à part : casser la mécanique du porno, briser le voyeurisme, briser l’excitation. Je suis allé sur des tournages X pour préparer la série, et il n’y a rien d’excitant sur ces plateaux. C’est à la fois surréaliste et dérangeant, mais en aucun cas excitant…

P. Du coup, les scènes de sexe sont assez froides dans Xanadu. D’ailleurs, les personnages y couchent rarement par désir, mais pour d’autres raisons…

On parle de Six Feet Under ou des Soprano comme des inspirations pour Xanadu…

SB.Ce sont des séries que j’aime beaucoup, mais je ne me permettrais pas de m’en revendiquer. D’ailleurs, mes vraies sources d’inspiration se trouvent plutôt dans la littérature américaine, Joyce Carol Oates, Bret Easton Ellis, Jay McInerney, Tom Wolfe, Philip Roth, etc. Ces auteurs font partie de mon univers, je m’en suis imprégnée, mais ce ne sont pas des sources d’inspiration directes.

P. Même chose pour moi avec Gus Van Sant, par exemple.

Au départ de ce projet, quelle était votre ambition ? En quoi vouliez-vous que Xanadu sorte du lot commun des séries françaises ?

SB. Je ne me suis jamais posé la question en ces termes. Je voulais faire quelque chose de profond, qui ne soit pas artificiel, qui soit autre chose qu’un remake, un programme mille fois vu ou un produit facilement digéré. Il y a encore beaucoup de choses à faire bouger en France, alors allons-y, tapons dans la butte et faisons quelque chose qui ne s’est jamais fait, dans un monde à part…

P. Ce que je voulais, c’était m’éclater, me surpasser, faire un travail intéressant pour lui-même, pas pour m’inscrire en faux avec le reste de la production française.

Est-ce compliqué de faire une série comme Xanadu en France ?

SB. Ça n’a pas été « difficile » au sens où on nous aurait mis des bâtons dans les roues. Il a fallu travailler dur, mais on ne nous a jamais empêchés de faire Xanadu. Nous avons revu plusieurs fois nos directions, certaines scènes, etc.

P. Nous avons toujours apporté des réponses inattendues pour Haut et Court et ARTE, qui avaient leurs idées, mais qui n’ont jamais refusé les nôtres et nous ont même encouragés à nous dépasser…

Pourquoi avoir choisi un réalisateur québécois comme vous ?

P. J’étais au festival Scénaristes en Séries, à Aix-les-Bains, il y a quelques années, pour présenter Minuit, le soir, et Séverine est venue voir ma masterclass. Nous nous sommes croisés un peu plus tard, et elle m’a demandé de travailler avec elle. C’est elle qui m’a présenté à Haut et Court.

Vous êtes « directeur artistique » de Xanadu. Qu’est-ce que cela implique ?

P. Je suis une sorte de showrunner, au même titre que Séverine. J’ai participé aux castings, aux repérages, et surtout j’ai défini les codes esthétiques de la série et j’ai fait en sorte qu’ils soient respectés sur les épisodes 4 à 8, réalisés par Jean-philippe Amar. Enfin, j’ai supervisé le montage.

SB. Podz a toujours eu la délicatesse de me demander si ses choix me convenaient, si j’avais bien compris ce qu’il voulait faire. Je lui faisais confiance, car nous avons été en contact pendant les 3 ans de la préparation, et nous partageons une même vision du projet.

P.On est sur la même longueur d’onde, sans être siamois. On s’entend parfaitement, mais il nous faut parfois discuter pour arriver à un accord.

Quels ont été vos choix en termes de montage ?

P. La réalisation a été très instinctive, mais pas le montage. Les choix étaient clairs, faits à l’avance, pas laissés à l’inspiration des monteurs…

Comment s’est passée la transition avec Jean- Philippe Amar ?

P.Nous avons beaucoup discuté en amont, tous les trois, et Jean-Philippe a suivi de près la préparation technique. Ensuite, il est venu quelques jours sur mon plateau, et je suis venu quelques jours sur le sien. Il a absorbé ma façon de tourner et a respecté des •gures imposées. Son mandat, c’était d’assurer la continuité entre les trois premiers épisodes, que j’ai réalisé, et la suite. J’ai ensuite harmonisé le tout au montage.

SB. Nous avions vu Sweet Dream, qu’il a tourné pour Canal+, et nous l’avons choisi parce que son style se rapprochait du monde que nous voulions créer.