Tout mouvement a besoin d’un héros. Mais au fil des années, quand le changement s’est installé pour de bon, on oublie souvent qu’à l’origine de cette amélioration, il y a une personne qui s’est battue pour faire bouger les choses.
Dustin Lance Black, le scénariste de Harvey Milk, a entendu parler pour la première fois d’Harvey Milk par un de ses mentors tandis qu’il travaillait dans le théâtre,au début des années 90.Quelques années plus tard,il a regardé le documentaire oscarisé en 1984, The Times of Harvey Milk. Il se souvient : « La fin de ce film montrait Harvey Milk prononçant un discours. Il disait : « Quelque part à Des Moines ou à San Antonio,il y a un jeune gay qui peut lire dans le journal « Un homosexuel a été élu à San Francisco.Il saura alors qu’il existe l’espoir d’un monde meilleur, de lendemains plus heureux.» « J’ai fondu en larmes,parce que j’ai moi-même été ce jeune homme, et qu’il m’avait donné de l’espoir.Ce qu’il disait,c’était non seulement que nous ne faisions rien de mal,mais qu’en plus,nous pouvions accomplir de grandes choses.C’était une époque très dure pour la communauté gay,avec le sida.
C’est à ce moment-là que je me suis dit qu’il fallait raconter à nouveau cette histoire,qu’on devait continuer à faire passer le message.»
Dustin Lance Black poursuit : «Milk était un leader charismatique et une figure paternelle pour tous ces gens,dont certains avaient perdu leur père à cause de leurs préférences sexuelles. Il a énormément accompli en un temps très court. « Son héritage est de dire aux gens « Si vous êtes homo,ne le cachez pas.Vous devez voir votre différence comme quelque chose de bien.Vous devez aspirer à réussir votre vie ».Nous avons perdu du terrain au cours de la décennie passée, mais le message d’Harvey est toujours capable de sauver des vies.» Quelques années plus tard,
Dustin Lance Black est devenu scénariste, producteur et réalisateur pour le cinéma et la télévision. Il pensait être capable de raconter l’histoire de l’homme qu’on appelait « le Martin Luther King gay ».
Il explique : « Je n’avais les droits d’adaptation d’aucun des nombreux livres qui ont été écrits sur Milk, et j’ai donc commencé à faire mes propres recherches. Beaucoup de gens dans le cinéma m’ont conseillé d’abandonner cette idée,ils disaient que c’était un projet trop risqué.Mais tout m’y poussait.»
Bien que près de vingt-cinq ans se soient écoulés, le scénariste a découvert avec joie que beaucoup des gens qui avaient été proches de Milk et avaient joué un rôle clé dans ce qu’il a accompli étaient encore vivants. Il explique :« Ma démarche a consisté dès le départ à me baser sur des récits et des témoignages de première main.Je savais que cela signifierait un grand nombre d’interviews et beaucoup de déplacements,mais je voulais découvrir les détails par moi-même et sentir le sujet à ma façon plutôt que de le lire par le filtre de quelqu’un d’autre.
Me rendre compte que les gens qui avaient entouré Harvey étaient encore là et qu’ils continuaient son œuvre m’a donné du cœur à l’ouvrage.» La première personne que
Dustin Lance Black a rencontrée a été
Cleve Jones, l’un des protégés de Milk qui fut aussi l’un de ses plus proches confidents.Militant en première ligne aux côtés de Milk, Jones a conduit bien des manifestations, des marches et des rassemblements politiques. Il est le fondateur de la Fondation Names Project et le concepteur et créateur de l’AIDS Quilt. Lorsque Black a parlé de son projet à Jones, celui-ci a immédiatement donné son accord pour faire partie de l’aventure.Il a finalement accompagné le projet de bout en bout, agissant également comme conseiller historique sur le plateau durant toute la durée du tournage.
Dustin Lance Black raconte : « Cleve est une bénédiction pour un scénariste. Je l’ai d’abord interviewé pendant deux jours,et j’ai rempli huit heures de cassettes de propos passionnants,que j’ai retranscrits moi-même parce que je n’avais pas les moyens de payer quelqu’un pour le faire.» Pendant un an,
Dustin Lance Black a travaillé toute la semaine à Santa Clarita sur le scénario de la première saison de la série télévisée « Big Love » qui se tournait dans cette ville, et le week-end il se rendait à San Francisco.
Cleve Jones lui a présenté entre autres Danny Nicoletta,Anne Kronenberg,
Allan Baird,
Carol Ruth Silver,
Frank Robinson,
Tom Ammiano, Jim Rivaldo, Art Agnos et Michael Wong.Tous ces gens ont très bien connu Harvey Milk et beaucoup l’ont épaulé dans son combat politique et parfois, dans des domaines plus personnels.
Le scénariste raconte : « Au départ, plusieurs d’entre eux ont montré un certain scepticisme. D’autres avant moi étaient venus les voir en leur promettant de raconter l’histoire d’Harvey Milk et celle du mouvement pour les droits civils des homosexuels à San Francisco, mais ça n’avait donné lieu à rien d’autre depuis vingt-cinq ans, depuis le documentaire oscarisé. Un téléfilm de 1999, « Execution of Justice », tiré de la pièce de théâtre du même nom, se concentrait sur Dan White (joué par Tim Daly) et les meurtres de Milk (Peter Coyote) et du maire George Moscone (Stephen Young) plus que sur la vie de Milk et ce qu’il a accompli.
« Il m’a fallu du temps et des arguments pour les convaincre que je pouvais faire en sorte que ce film voie le jour et qu’ils ne perdaient pas leur temps une fois de plus.Je leur ai fait cette promesse,même si je n’étais pas très sûr de moi.Je suis devenu très ami avec certains d’entre eux,ils m’ont confié des souvenirs très douloureux et j’étais terrifié à l’idée de les décevoir.
« Michael Wong,en tant que conseiller clé d’Harvey, avait tenu un journal extrêmement détaillé de leurs faits et gestes à l’époque. Je savais que ce serait un document d’une valeur inestimable, je lui ai longtemps demandé de me permettre d’y avoir accès. Un soir,après un dîner au restaurant dans le quartier de la mairie, il a posé sur la table cet énorme tas de photocopies et l’a poussé vers moi. Il m’a dit :« Voilà mon journal ».
Le journal de Wong a beaucoup aidé Black pour raconter l’histoire personnelle de Milk en plus de son histoire politique. Après les entretiens, le scénariste a mené ses recherches, notamment à partir de documents des Archives Harvey Milk du Gay & Lesbian Center de la bibliothèque publique de San Francisco, de la collection Scott Smith et des archives de la Gay, Lesbian, Bisexual,Transgender Historical Society. Sachant bien qu’il serait impossible de retracer les 48 années de vie de Milk,
Dustin Lance Black s’est focalisé sur les gens qui ont compté pour lui et ceux qui étaient représentatifs du mouvement qui a changé la vie de tant de monde.
Comme souvent chez Milk, les deux se confondaient. Black note : « Le personnel et le politique convergeaient, parfois magnifiquement.Harvey Milk avait eu des histoires d’amour avant Scott Smith, mais c’est Smith qui l’a aidé à gravir les échelons et à obtenir son poste de superviseur. Je ne pense pas qu’Harvey aurait réussi sans Scott. « Dans tout ce qu’il a entrepris, Harvey était motivé par quelque chose de très personnel.Ce n’était pas seulement une question de droits civiques ou de politique électorale,cela touchait au fait qu’il aimait profondément Scott,qu’il a aussi aimé profondément Jack Lira,et qu’il voulait que ce soit reconnu,que ce soit bien aux yeux de tous.
Il voulait avoir le droit d’être lui-même,parce que quand il était jeune,c’était illégal d’avoir une relation homosexuelle,de danser avec un homme,ou de boire un verre dans un bar gay. L’histoire d’Harvey est donc intensément personnelle, même si elle est aussi politique. En tant que scénariste, c’était une chance parce que rares sont les cas où les deux sont liés à ce point. Il faisait de la politique au nom de l’amour.»