Notes de Prod. : Loin de sunset Boulevard

Entretien avec Igor Minaiev

Pouvez-vous d’abord nous dire quelle est la genèse du film. D’où est venue l’idée ?
L’idée, c’est d’abord mon intérêt énorme pour le cinéma soviétique. Je pense que malgré tous les changements, la véritable histoire du cinéma soviétique n’est toujours pas écrite. Bien sûr on a des milliers de volumes écrits sur cette histoire mais c’est selon le point de vue de l’époque. Maintenant on pourrait mettre les choses et les gens à leur vraie place et non pas dans un système de valeurs qui était réglé par l’idéologie de l’époque. Mais malheureusement ce travail, selon moi, n’a pas encore été fait.

Vous avez choisi de ne parler que d’une période assez courte de l’histoire du cinéma soviétique et de personnalités précises.
Ce qui m’a surtout intéressé c’est de voir comment un artiste, un créateur de cette époque peut créer avec toutes les contraintes qui sont imposées par un régime qui exclut la liberté de création. Et pourtant il y a des gens qui ont travaillé, réalisé des films, c’est incroyable. Il faut regarder plutôt le côté artistique, le côté professionnel. C’est là que se situe la vraie valeur. Les films étaient tous idéologiques. Ce n’était pas possible de faire autrement. Les artistes ne pouvaient pas s’exprimer par les sujets mais par leurs qualités professionnelles. Et moi j’ai toujours été fasciné par le destin de tous ces artistes qui travaillaient toujours sous contrainte et qui ont réussi à faire des choses importantes.

Pourquoi avez-vous choisit de parler plus particulièrement du cinéma d’Alexandrov qui est assez spécifique ?
Alexandrov fait partie des réalisateurs qui m’intéressent beaucoup. Ce n’était pas facile de faire des comédies musicales sous le régime stalinien. Il a longtemps séjourné aux Etats-Unis, il y a appris beaucoup de choses et tous ses films ont été influencés par le cinéma d’Hollywood. Par exemple à l’époque, on n’a jamais dit qu’Orlova, son actrice fétiche, a été «construite» à la manière de Marlène Dietrich. Maintenant on commence à le dire. Mais à l’époque on donnait l’impression que tout était inventé à Moscou comme si le reste du monde n’existait pas.

Dans votre film on reconnaît facilement des personnages qui ont effectivement existé et en particulier Eisenstein, Alexandrov et Orlova. En même temps on peut lire dans le générique que les personnages du film sont imaginaires. Il semble que cela trouble certains spectateurs. Pouvez-vous préciser quelles étaient vos intentions ?
Il y avait plusieurs facettes de ce problème. D’un côté je ne voulais pas faire un film biographique. Il fallait inventer des personnages, mais des personnages basés sur des personnes réelles, car sinon, ce ne serait pas crédible.
Quant à faire un film biographique, je ne le voulais pas. Il fallait trouver un équilibre entre les faits biographiques et l’imaginaire. Par exemple l’empoisonnement de Mansourov (qui « représente » Eisenstein), c’était l’une des versions longtemps répandues de la mort de Gorki. Le fait qu’il y ait un personnage qui se drogue renvoie à un phénomène répandu dans les années 20. On peut penser à Boulgakov par exemple... On s’est inspiré d’un grand nombre de personnages réels.
Quant à la relation entre Eisenstein et Alexandrov (qui était son assistant), elle était complexe. On n’en parlait pas, comme s’il y avait quelque chose de honteux. On sait qu’à cette époque des gens ont été envoyés au goulag pour leur homosexualité, elle était condamnée par le code pénal et beaucoup de gens se cachaient. Et pourtant, aujourd’hui beaucoup de gens font comme si ce problème n’existait pas. J’ai voulu en parler car cela fait partie de la liberté de chacun. Dans ce film où j’ai beaucoup parlé de la peur des artistes face au pouvoir, j’ai aussi voulu parler de la liberté de chacun de vivre comme il l’entend. Pas seulement de la liberté de pensée et d’expression mais de la liberté de la vie privée, de la liberté tout court.

Pour en revenir à votre choix de parler de la comédie musicale. Est-ce que Staline lui-même aimait ce genre de cinéma ?
Oui et en particulier les comédies musicales américaines. Il aimait aussi beau- coup les comédies musicales d’Alexandrov et en particulier Volga Volga. C’est ce qui explique qu’Alexandrov était protégé par le régime. Ses comédies étaient d’ailleurs souvent mal perçues et très critiquées par les professionnels mais étaient très aimées du public.

Voyons maintenant comment a été réalisé le film. La musique y joue évidemment un rôle important. La musique est-elle originale ?
Oui, toutes les partitions sont originales, elles sont de Vadim Sher. Le problème était de ne pas faire un remake de la musique de l’époque. Il fallait que la musique rappelle celles des années Trente, sans les copier et tout en insufflant une certaine modernité. C’est ce qu’a réussi à faire Vadim Sher au prix d’un travail gigantesque qui a d’ailleurs été récompensé au festival du film musical de Park City aux Etats Unis, où le film a obtenu le prix de la meilleure musique. C’était son premier film. Il a dû travailler avec un orchestre symphonique. Le tournage s’est déroulé à Kiev mais l’enregistrement musical a été réalisé à Moscou.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?
Pour incarner le couple « Alexandrov-Orlova » à la fin de leur vie, je voulais des stars du cinéma soviétique. Après avoir lu l’ensemble du scénario, Igor Dmitriev et Tatiana Samoïlova ont accepté avec enthousiasme, affirmant que tout le scénario leur plaisait beaucoup.
Pour les deux jeunes héros principaux, c’était plus difficile, l’homosexualité était vraiment pour beaucoup un obstacle infranchissable. C’est d’abord Youlia Svejakova que j’ai trouvée après avoir vu beaucoup d’excellentes comédiennes. Elle était peut-être la seule qui dégageait une présence exceptionnelle. Avec ses yeux qui brillaient, elle pouvait à la fois représenter l’époque tout en ayant une présence très actuelle. Le plus difficile fut pour le rôle masculin. J’étais presque désespéré quand j’ai enfin rencontré Sergueï Tsiss, dont ce fut le premier film et qui très rapidement s’est parfaitement intégré dans le scénario.

Si vous deviez résumer ce qui vous apparaît le plus important dans votre film ?
J’ai voulu parler du destin tragique de tant de cinéastes soviétiques. Certains, comme Vertov, l’auteur de L’homme à La Caméra, ont perdu jeunes la possibilité de continuer à travailler. D’autres comme Eisenstein n’ont pas pu réaliser les films qu’ils voulaient réaliser. J’ai voulu parler de tous ces artistes, de leur peur et aussi de leur besoin de liberté, ce qui explique peut-être que, pour l’instant, le film n’a pas encore fait son itinéraire en Russie et je ne sais pas s’il va le faire…

Paroles de Vladilen Arseniev (Président Film, Moscou)

«Commencée dans les années 30, l’histoire s'achève au milieu des années 80, pendant la "perestroika". Mais même l'arrivée des temps nouveaux est incapable d'exterminer la peur qui habite la conscience des personnages du film. C’est la même chose pour la conscience de la société à laquelle ils appartiennent, et qui reste toujours empreinte des atavismes homophobe et totalitaire.

Paroles de Frédéric Podetti (Adesif Productions, Paris)

« Loin De Sunset Boulevard représente dans la carrière d’Igor Minaiev un point d’aboutissement. Aboutissement notamment du regard qu’il porte depuis ses premiers films sur l’évolution de la société russe, à l’épreuve de l’histoire (la perestroïka, le stalinisme), de la levée des tabous (l’inceste, l’homosexualité) et de la violence quotidienne (la société, la famille, le couple). Mais aussi en ce qu’il veut retrouver à travers ce film, peut-être alors pour mieux en tourner la page, la tradition prestigieuse de ce cinéma soviétique, souvent novateur, disposant de moyens parfois colossaux, et produisant par moments (de Eisenstein à Tarkovski) un discours ambigu pour une société habile à voir et à entendre entre les lignes.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • 1ère semaine IDF : 1 534 entrées
  • Cumul IDF : 3 346 entrées

  • 1ère semaine France : 1 595 entrées
  • Cumul France : 1 595 entrées