Qu’est-ce qui vous a séduite dans ce projet ?
C’est avant tout la rencontre avec
Zabou Breitman et le travail avec Daniel Auteuil qui font que je n’ai pas hésité. Travailler sous la direction de Zabou était une chance. Quant au roman, j’avoue que je ne le connaissais pas. Je suis plus attirée par les romans des « maîtres » des siècles passés que ceux des auteurs contemporains.
Comment définiriez-vous Mathilde ? Comment l’avez-vous approchée ?
Pour la première fois,je suis le personnage principal d’une passion amoureuse. Mathilde est à la fois libre, moderne, intelligente et équilibrée. Elle a confiance en elle, se permet beaucoup d’humour. J’ai essayé de l’approcher le plus possible de moi. Je ne l’ai pas intellectualisée, j’ai fait confiance à mon instinct et au regard de Zabou. Je me sers de mon vécu pour nourrir mon personnage, mais évidemment la vie de Mathilde est très différente de la mienne. À partir de détails que nous savions d’elle, nous avons rêvé, extrapolé et apporté des choses qui m’étaient étrangères. Mathilde est lumineuse et énergique. Elle a fait ressortir cet aspect-là de moi. Ça a déteint sur moi, j’étais plus « heureuse » sur ce film que sur d’autres où mon personnage était plus torturé et plus instable mentalement. Mathilde est toujours une apparition. Chloé va la découvrir à travers le regard de Pierre et le prisme de sa mémoire. On se promène dans le temps. En vingt jours de tournage, nous avons dû explorer cette passion amoureuse depuis la première rencontre jusqu’à la fin. Parcourir toute une palette d’émotions. Mathilde est aussi une apparition pour Pierre à un moment de leur histoire : elle pose des règles, comme dans un jeu. Un jeu qui consiste à se donner des rendez-vous ici et là, sans obligation d’y être. Elle reste insaisissable, jamais là où Pierre l’attend, au sens propre comme au sens figuré.
Redoutiez-vous ou espériez-vous certaines scènes ?
J’avais très envie de jouer la scène de la rencontre à Hong Kong. Elle est longue, complexe parce que Mathilde doit traduire ce que Pierre dit, du français à l’anglais puis au chinois. Je ne parlais pas un mot de chinois, j’ai dû apprendre le texte avec un professeur... Ce qui n’était pas rien... La langue chinoise comporte quatre tons différents. Le même mot peut changer de sens s’il est prononcé avec une tonalité différente ! J’ai approché la langue comme une musique. La scène est tellement finement écrite, tellement ludique à la lecture, que c’était un plaisir à jouer.
Vous souvenez-vous de la première scène tournée avec Daniel ?
Au tout début, nous ne faisions que passer, nous marchions en parlant dans les rues de Hong Kong. Ce n’était pas trop difficile à jouer... ! Le lendemain, alors que nous ne nous connaissions pas, nous avons tourné une scène plus intime, qui arrive au milieu du scénario. Daniel a été adorable, il m’a conseillé de ne penser à rien. Nous travaillons tous les deux à l’instinct, donc nous nous sommes très bien entendus. Je réfléchis toujours chez moi,mais jamais sur le plateau. Il faut penser en amont, mais au moment où l’on dit « Action ! », c’est comme si on sautait d’un avion en parachute, il faut se lancer. Il faut être entière dans le jeu, faire confiance à ce qui nous échappe. Maintenant je l’accepte et j’en joue, alors que plus jeune, je voulais tout maîtriser.
Vous avez beaucoup changé d’endroits, d’époques, dans cette passion qui s’étale sur cinq ans. Comment trouviez-vous le rythme, la bonne énergie au bon moment ?
Dans un film « en pointillés » comme celui-là,l’acteur doit construire ce que le public ne verra pas,pour évoluer d’une scène à une autre.Zabou est très fine, très consciente de cette nécessité et les choses sont venues naturellement.
Comment avez-vous travaillé avec Zabou ?
Le fait qu’elle soit femme et comédienne change-t-il quelque chose ? Quand elle sent que je peux aller plus loin dans une scène, il n’y a pas moyen d’y échapper. Quand je commençais dans le métier, je voulais imposer mon idée du personnage,mais plus maintenant.Zabou m’a guidée,je me suis abandonnée. Elle sait exactement ce qu’elle veut, mais elle attend aussi nos propositions. Le plus important est de trouver un langage commun.Avoir cette proximité, un même sens de l’humour, une complémentarité,nous a permis une confiance totale.
Vous aviez envie de travailler avec Daniel et Zabou. Que vous ont-ils donné que vous n’attendiez pas ?
Au moment de jouer une scène, j’ai soudain été prise de trac, sans savoir pourquoi. C’était une scène dans laquelle Pierre était très mal à l’aise vis à vis de Mathilde. Et malgré moi, je ressentais aussi ce malaise. Zabou m’a dit de ne pas rentrer dans son énergie à lui. Je n’en revenais pas qu’elle ait pu saisir cela chez moi car je me demandais moi-même pourquoi j’éprouvais ce mal-être, ça ne correspondait pas à mon rôle. Je me suis alors rendue compte que Zabou voyait tout.
De son côté, Daniel m’a surprise parce que rien ne lui échappe : il est toujours présent.Il se sert de tout. Je ne connais personne qui ait cette acuité. Quand on joue avec lui, on a l’impression que rien n’arrêtera la scène,que rien ne sera un obstacle parce qu’il utilisera tout ce qui peut arriver.
Aujourd’hui,savez-vous ce que représentent ce rôle et ce film pour vous ?
Je n’avais jamais joué un personnage lumineux,brillant,volubile,heureux de vivre, on me connaît dans des rôles plus noirs. J’ai découvert les joies d’un personnage sain d’esprit ! Dans la vie, je suis naturelle, spontanée et j’aime rire, mais je ne le mets pas souvent au service de mon travail...
Que pensez-vous de la construction particulière du film ?
Le scénario est très audacieux.Sur le papier,on peut l’imaginer comme on veut,mais il faut du talent pour le traduire à l’image. Zabou a échappé à la linéarité, elle a mis suffisamment de fantaisie et d’humour dans la manière de raconter pour donner de l’ampleur à l’histoire d’amour.Elle a un vrai sens cinématographique, bien à elle, aux antipodes des clichés usés.