Notes de Prod. : 10e chambre instants d'audience

    en DVD le 18 Janvier 2005

Raymond Depardon, à propos du film.

"C'est à titre exceptionnel, et compte tenu de l'impact de Delits Flagrants, tant auprès du public que des professionnels ou des enseignants, que le Premier Président du Tribunal de Paris a décidé de prolonger l'expérience et m'a autorisé à tourner la suite logique : l'audience publique d'une chambre correctionnelle.

La loi du 11 juillet 1985 ne permet d'enregistrer que des procès à caractère historique, après consultation d'une commission spéciale, qui ne peuvent être diffusés que vingt ans plus tard – comme dans le cas des procès Barbie et Touvier. Malgré cela, nous avons eu l'autorisation de filmer l'audience sous certaines conditions.
Il n'y a pas de précédents à cette autorisation et je désespérais de l'obtenir pour pouvoir poursuivre cette recherche documentaire sur la justice française.

Le film s'est déroulé à la 10e Chambre du Tribunal Correctionnel de Paris, présidée par Mme Michèle Bernard-Requin, l'une des trois substituts du procureur de Delits Flagrants.

Nous n'avons filmé qu'avec l'autorisation écrite des personnes, nous avons aussi supprimé les vrais noms énoncés, et dans tous les cas le jugement définitif a été prononcé avant la sortie du film.

Une fois par semaine, une audience est réservée aux affaires présidées par un juge unique avec des prévenus libres. Dans ce cas, il ya entre le président et le justiciable un dialogue très direct, sans avocat.

Les deux autres audiences sont plus classiques dans leur déroulement. Sont présents : les victimes, les témoins, les prévenus déférés accompagnés des gendarmes, les avocats, les assesseurs et les greffiers.

Le temps consacré au jugement n'est pas celui des Assises, ou celui des grandes affaires judiciaires médiatisées. C'est le travail rapide et quotidien de la justice. Ce sont des affaires de droit pénal général : vols simples et aggravés, violences conjugales, séjours irréguliers, conduites en état d'ivresse…

Le peu de temps consacré à ces petits drames révèle une fracture sociale entre deux mondes, et les échanges sont souvent pauvres, fatalistes et pathétiques.

Le respect des personnages a d'abord consisté à bien les filmer et bien les écouter. Nous nous sommes placés à la hauteur de ces femmes et de ces hommes que nous avons filmés, pour être le plus transparents possible et ne pas gêner la mise en scène de la justice dans une salle d'audience. Ils ont donné – ils donnent – leur visage et leurs mots à la mémoire collective. Ils ont eu le courage de montrer, comme un exemple, leur honte intime, même si le plus souvent on ne perçoit que leur colère contre l'injustice de leur vie. Un sans papier, sans nationalité, sans parents, sans lieu de naissance, un habitant d'Afrique enfermé dans un foyer, qui ne sait ni lire, ni écrire, pourquoi aurait-il peur de parler même quand il parle de sa fille ?

Il faut être patient, ne rien attendre d'extraordinaire, c'est la justice e tous les jours, avec ses mots maladroits, ses colères renfermées, ses repenties, ses fatalités. Le film "donne à voir" : au début, nous y cherchons notre intérêt et pus, tout doucement, le film nous bouscule, nous ouvre sur les autres, sur une humanité bouleversante, pitoyable, qui peut déclencher parfois chez nous u rire crispé, et devient alors comme une partie de nous-mêmes dont nous tentons de nous tenir très éloignés."

Raymond Depardon s'entretient avec Michèle Bernard Requin.

Vous étiez l'une des trois procureurs de Delits Flagrants. Pouvez vous nous dire dix ans après quelles ont été les retombées de cette expérience ?

"Il y a eu des retombées personnelles et des retombées professionnelles. A titre personnel, ça m'a appris à me découvrir en train de travailler, j'y ai vu des choses positives et négatives, et peut-être même me suis-je corrigée après. C'était extraordinaire de pouvoir montrer, démontrer, faire participer, et de faire en sorte que ce moment qui était privé devienne enfin public. C'était pour moi très positif de montrer aux gens que la justice au quotidien peut être un dialogue assez intimiste où l'on cherche à trouver la vérité de quelqu'un, en peu de temps."