En tant que production occidentale, le film porte un regard extérieur sur la société indienne dont il fait le portrait.
Christian Colson: «Un réalisateur indien n’aurait peut-être pas prêté attention à certains aspects visuels ou narratifs comme a pu le faire
Danny Boyle – un peu comme
Sam Mendes sur la banlieue américaine dans
American Beauty ou
Ang Lee sur l’Angleterre de Jane Austen dans
Raisons Et Sentiments. Ils apportent un regard neuf que nous perdons parfois quand il s’agit de notre propre culture. Un étranger découvre sous un autre jour des choses qui nous paraissent ordinaires et sans importance.» Si l’arrivée de l’équipe de tournage a surpris les habitants de Mumbai, cinéastes et acteurs ont été eux - mêmes très étonnés de découvrir l’énergie folle qui règne là-bas.
Danny Boyle: «
Mon père, envoyé en Inde pendant la guerre, m’avait beaucoup parlé de ce pays que je voulais visiter depuis longtemps. Il m’apparaissait comme un lieu extraordinaire où se côtoient les extrêmes.Les défis auxquels il faut faire face là-bas sont tout simplement inimaginables.»
Habituellement, le réalisateur et son équipe exercent un certain contrôle sur leur environnement afin d’obtenir exactement la tonalité visuelle recherchée.
Danny Boyle: «
Appliquer ce principe en Inde aurait été de la folie. Il faut se couler dans le rythme, la vie, et se résigner à attendre de voir ce qui se passe. Certains jours, on a l’impression qu’on n’arrivera à rien mais soudain, parfois quand vous vous y attendez le moins, votre patience est récompensée. Tout prend sens.»
Simon Beaufoy avait longuement voyagé en Inde à l’âge de 18 ans. En y retournant vingt ans plus tard, il a noté d’importants changements : «
Tout était très différent. Pour mes recherches, j’ai d’abord pris la température des lieux, je me suis promené, à l’affût d’histoires et de faits intéressants. J’ai collectédes faits divers terribles publiés à la une des journaux avant de visiter les lieux où ils s’étaient passés pour m’im- prégner de l’atmosphère et m’en servir pour tisser les histoires entre elles. Il faut parfois du recul pour qu’une chose vous paraisse extraordinaire. Les habitants de Mumbai trouvent certainement cette ville très banale. Lorsque Danny, Christian et moi l’avons découverte, nous l’avons trouvée absolument incroyable. C’est ce regard à la fois admiratif, stupéfait et intimidé que le film évoque.»
L’équipe a commencé à tourner dans certains quartiers avant le début officiel du tournage. Pendant que les différents départements préparaient le tournage,
Danny Boyle et une équipe réduite au strict minimum ont filmé quelques scènes de répétitions sur les lieux mêmes où était prévue l’action, dans l’espoir de pouvoir les introduire dans le montage final et d’optimiser les délais.
Christian Colson, producteur : «
C’était une excellente façon d’entrer dans le processus de réalisation. Le matériel était disponible. L’équipe était là. Nous avons commencé avec deux semaines d’avance. La production a ainsi pu régler très tôt des problèmes de logistique et le temps gagné sur le tournage principal a été utilisé pour compléter certaines scènes. Cela a aidé tout le monde. Bien souvent, c’est pendant la première semaine que chacun se met en condition – on peut parfois être un peu rouillé depuis le film précédent... Notre stratégie avait pour principal avantage de ne nous faire courir aucun risque. Si les scènes de répétition n’étaient pas bonnes, nous n’avions rien perdu, et si elles l’étaient, nous gagnions du temps. Danny Boyle a eu une excellente idée.»
Cela a en outre permis à
Dev Patel, l’acteur principal, de s’immerger totalement dans son personnage et de travailler davantage son accent.
Dev Patel: «
Je tenais à jouer une scène où je me retrouvais plongé en plein cœur du bidonville. Etre sur place m’a aidé à visualiser le milieu de mon personnage, les conditions dans lesquelles il a grandi. Un jour, alors que des enfants jouaient du tambour dans la rue pour le festival Ganesha, Danny Boyle m’a demandé, à ma grande surprise, de les rejoindre. Quelqu’un a servi de traducteur et j’ai joué avec eux pendant qu’Anthony Dod Mantle, le directeur de la photo, filmait discrètement la scène avec sa petite DigiCam.»
Le réalisateur a emmené les acteurs au Tulip Star, un hôtel cinq étoiles abandonné, situé près du lieu de tournage.
Danny Boyle: «
Dans le scénario, il était question d’un hôtel qui tournait à plein et non d’un hôtel abandonné. Mais cela a donné aux scènes plus d’intensité et d’émotion. Nous les avons gardées, économisant ainsi deux jours sur notre calendrier.» A son arrivée à Mumbai, le cinéaste a été frappé par la façon dont pauvreté extrême et avancées technologiques se côtoient. Il se souvient: «
J’avais visité des bidonvilles dans d’autres parties du monde, comme Kibera au Kenya. En Inde, ce qui surprend d’abord, c’est le mélange d’odeur d’excréments et de safran. C’est une des plus grandes puissances nucléaires mais aussi un des rares pays où on ne trouve pas de toilettes publiques...»
L’équipe s’est rendue dans le plus grand bidonville indien, Dharavi, et dans l’un des plus animés, Juhu, situé à côté de l’aéroport, à l’ouest de Mumbai, visible quand on arrive en avion sur la ville. La population dans cette zone est estimée à un million de personnes. La métropole de Mumbai compte en tout 22millions d’habitants et sa croissance démographique atteint des taux alarmants. L’équipe a tourné à l’intérieur et autour du bidonville de Dharavi ainsi que dans l’anse de Mahim, alimentée par un énorme pipeline qui traverse le bidonville.
Danny Boyle: «
Nous y avons filmé le plus d’habitants possible. C’est une petite métropole très vivante, en pleine expansion. L’Inde étant une démocratie, les bidonvilles surpeuplés sont devenus un énorme enjeu électoral. Beaucoup d’habitants ne veulent pas les voir disparaître. Ils s’opposent notamment au projet de raser Dharavi par peur de ce qu’ils obtiendront en échange. A cause du manque de place, ils seront probablement envoyés dans ce qu’on appelle le Nouveau Mumbai ou le Nouveau Bombay, à des kilomètres de là. Le sens de la communauté prime chez eux sur la notion de confort. Ils ont de grandes familles et préfèrent rester proches pour s’entraider. C’est très compliqué pour les hommes politiques de concilier amélioration du niveau de vie et sens de la communauté.»
Les lieux de tournage, toujours très fréquentés, ont obligé
Danny Boyle et son équipe à travailler avec différentes caméras et à opter pour diverses techniques de prises de vues. Ils avaient prévu d’utiliser pour certaines scènes des caméras numériques SI-2K très pointues et de réaliser le reste du tournage sur pellicule. Mais
Danny Boyle a renoncé aux caméras 35mm: moins encombrante, la technologie numérique a finalement été favorisée pour la plupart des scènes.
Danny Boyle: «
Nous avons commencé avec des caméras classiques mais cela ne me plaisait pas. Je voulais qu’on puisse plus facilement se fondre dans le décor. Entre deux heures et quatre heures du matin, le bidonville est désert, tout s’arrête, il n’y a plus que des chiens dans les rues. Mais le reste du temps, c’est une véritable marée humaine et je voulais que l’on puisse s’y plonger.»
Les séquences de course-poursuite au début du film ont été réalisées de façon progressive, en filmant étape après étape, étalées dans le temps. Dès que possible, l’équipe retournait sur place et filmait une autre partie de la course.
Danny Boyle: «
Même équipées de gyroscopes pour les stabiliser, les SI-2K restaient assez petites pour passer partout. Anthony Dod Mantle, le directeur photo, a réussi à capter la vie qui grouillait autour de nous sans que les habitants nous remarquent. On a aussi utilisé ce que nous appelions une CanonCam, qui consistait en un appareil photo Canon capable de prendre 12 images à la seconde, car les gens ne se méfient pas d’un appareil photo. Le film est donc un mélange de différentes technologies. Anthony devait porter un disque dur sur son dos qui enregistrait les images. Ce dispositif lui donnait des airs de touriste danois bien chargé se baladant dans les rues des bidonvilles alors qu’en réalité, il était en train de filmer.»
Christian Colson: «
La majorité de nos lieux de tournage sont authentiques. Le scénario et son histoire complexe nous ont entraînés dans des endroits très contrastés. Comme tout conte de fées, le film mêle l’ombre et la lumière. Ainsi, nous passions du Taj Mahal, un des sites les plus merveilleux du monde, à des lieux sordides. C’était comme une odyssée.»
La gare Victoria Terminus, au cœur de Mumbai, est l’une des marques les plus durables laissées par le Raj britannique (dénomination non officielle de la période de domination britannique). L’équipe y a filmé la séquence de danse qui accompagne le générique de fin.
Danny Boyle: «
La voie ferrée est une véritable artère en Inde. Elle est également très meurtrière. Les gens tombent des wagons surchargés ou se font faucher parce qu’ils vivent ou travaillent trop près des rails. Ils ont une façon unique de faire sécher leur linge en utilisant l’Air chaud que dégage le train à son passage.» Le choix des lieux de tournage et l’obtention des autorisations a été un véritable défi logistique. Le soutiende certaines relations indiennes a été essentiel. Une société de production locale, India Take One, a notamment aidé l’équipe du film à planifier ses déplacements d’un lieu à l’autre car avec ses millions de voitures, de rickshaws et de taxis, l’Inde connaît de nombreux embouteillages.
Christian Colson: «
Une distance de quelques kilomètres sur la carte pouvait nous prendre deux bonnes heures. La circulation est vraiment très difficile. C’est un peu comme New York au plus fort des heures de pointe.»
Bien qu’ayant dû faire appel à une technologie bien plus sophistiquée que prévu, la production n’a eu aucun mal à se procurer le matériel nécessaire.
Christian Colson: «
Mumbai est un grand centre de production cinématographique. Les équipements sont de première qualité. Les studios et leur personnel sont fantastiques. Nous avions vraiment tout ce qu’il nous fallait à disposition. Les problèmes logistiques que nous avons rencontrés venaient de notre choix de tourner principalement dans des lieux authentiques, dans les rues d’une des villes les plus densément peuplées du monde.»
Simon Beaufoy avait repéré plusieurs lieux clés lors de ses visites en Inde dans lesquels il avait choisi de situer certaines scènes. Cependant, les sites choisis quelques mois plus tôt avaient tellement changé au moment du tournage qu’il a fallu en sélectionner d’autres. Le scénariste raconte: «
Quand j’ai voulu les montrer à Danny, ils avaient disparu. Au Royaume-Uni, il nous est difficile de faire réparer un escalator en moins de six mois. Là-bas, c’est le temps qu’il faut pour construire toute une ville! Nous avons attaché beaucoup d’importance à montrer l’effervescence de Mumbai, les mouvements incessants de sa population, la poussière et l’importance de l’argent.»