Comment êtes-vous arrivée sur le projet ?
C’est le producteur Jan van Raemdonck qui m’a d’abord parlé de ce film il y a sept ou huit ans.J’ai immédiatement été intéressée par le personnage de Jeannine Deckers, mais le projet a été plusieurs fois retardé à cause de problèmes de financement. D’ailleurs, jusqu’à une date récente, on n’était même pas sûr que le film se fasse un jour. Par chance, le producteur
Eric Heumann a accepté de le produire.
Quels ont été vos rapports avec le réalisateur Stijn Coninx ?
Dès le début, Stijn et moi avons été solidaires et sur la même longueur d’ondes. On a même retouché le scénario ensemble : il m’a laissé participer à la réécriture des dialogues et il a tenu compte de mes idées, y compris sur le tournage. Au fond, ce qui était formidable c’est qu’on souhaitait raconter la même histoire. Du coup, chaque fois qu’on apprenait que le film risquait de ne pas se faire, on était très malheureux.
Quel est votre regard sur le personnage de Sœur Sourire ?
Pour moi, c’est d’abord une rebelle, une insoumise qui dépassait ses limites autorisées par son statut. Elle a aussi voulu donner une image plus humaine de l’Eglise. Par ses chansons, elle a sincèrement cru qu’elle pourrait rapprocher les jeunes de la religion catholique. D’ailleurs, quand elle était étudiante à Louvain-la-Neuve, elle aimait échanger beaucoup d’idées librement et sans retenue avec les gens de son âge. Mais c’est aussi une femme qui s’est intéressée à la réalité sociale de son époque et aux gens les plus modestes: c’est pour cela qu’elle aurait voulu que l’Eglise soit au service de l’humanité.
Elle a pourtant suscité plusieurs polémiques au sein de l’Eglise...
Elle s’est même mis l’Eglise à dos – et ses fans – avec La pilule d’or, une chanson révolutionnaire pour l’époque qui faisait l’apologie de la contraception. Elle n’hésitait pas à prendre des risques et à assumer ses idées progressistes, tout en revendiquant une foi sincère. Pour l’époque, c’était une punk avant l’heure !
Quelle est la facette de sa personnalité qui vous a le plus intéressée ?
C’était une emmerdeuse ! Une vraie tête de bois ... C’était une très grande égoïste avec un "moi" surdimensionné. Elle refusait toute marque d’autorité, qu’il s’agisse de sa mère, de ses supérieures au couvent ou des règles de la vie en société. Dans le même temps, elle jouait un vrai rôle de Judas au couvent. J’aime bien aussi son côté contestataire qui refuse la moindre critique.
Jeannine Deckers a aussi sa part d’ombre...
Oui, elle a une agressivité refoulée et une brutalité sauvage. D’ailleurs, sur le tournage, j’ai proposé des choses physiquement violentes que Stijn a souvent acceptées.Dans le fond, je crois que c’était une grande adolescente instable et bourrue qui n’est jamais devenue adulte et n’a jamais pu affronter la réalité de la vie. C’est pour cela qu’elle a passé son temps à fuir: dès qu’elle se heurtait à une contrariété ou aux critiques, elle se refermait sur elle-même et partait à la recherche d’un "au-delà du réel", comme elle le dit elle-même dans son journal intime.
Qu’est-ce qu’elle fuyait ?
Pour commencer, l’autoritarisme et la froideur de sa mère. Ensuite, ses angoisses et ses troubles lorsqu’elle découvre l’amour à l’époque de l’adolescence. Car au lieu de vivre et d’accepter le trouble qu’elle ressent pour une fille ou un garçon, elle fuit. Il faut savoir que sa mère méprisait l’amour physique et qu’elle a joué un rôle très important dans la construction de son identité et de sa vision d’elle-même. D’où le sentiment d’autorépulsion de Jeannine et sa peur panique de l’amour.
C’est pour cela qu’elle s’est réfugiée au couvent ?
Oui, elle y cherche des réponses à ses doutes, et le calme et le réconfort qui lui manquent. Elle voulait également défier Dieu et faire abstraction d’elle-même. C’est aussi une manière de se valoriser vis-à-vis de sa mère :l’habit lui donne un statut social très fort. Mais, là encore, ses espoirs seront déçus. Plus tard, bien après avoir quitté le couvent, elle plongera dans la dépression, l’alcool et les anxiolytiques, et finira par se suicider – ce qui est une autre forme de fuite. Je pense qu’elle était, pour elle-même, son plus grand obstacle.
Comment expliquer qu’elle refoulait autant ses sentiments ?
Elle n’a jamais réussi à se servir de son cœur parce que personne ne le lui a appris quand elle était jeune.D’ailleurs, si elle s’est considérée comme une grande artiste et qu’elle n’a jamais pu se remettre en question, c’est qu’elle avait un immense besoin d’amour et, dans le même temps, une incapacité d’aimer: elle n’est vraiment heureuse que lorsqu’elle ressent l’amour du public.
Elle finit abandonnée de tous.
Elle est d’abord abandonnée par sa mère. Puis, par le couvent qui a refusé de l’aider financièrement quand elle s’est retrouvée endettée.Par l’Eglise, ensuite, qui ne l’a pas autorisée à utiliser son nom d’artiste pour la réduire au silence. Par son public de catholiques pratiquants aussi qui a été choqué par ses chansons les plus provocatrices. L’Etat lui a également tourné le dos quand elle a demandé l’indulgence du fisc. Tout comme les médias qui ont créé le phénomène Sœur Sourire à son insu et qui l’ont fait souffrir en révélant son homosexualité avant de l’abandonner.Ou encore son manager après sa tournée ratée au Canada. Seule Annie lui est restée fidèle: grâce à son amour inconditionnel, Jeannine se voyait comme une déesse invincible.
Vous êtes-vous plongée dans les images d’archives pour mieux cerner le personnage ?
Bien sûr ! J’ai visionné les documentaires qui existent sur elle et j’ai lu toutes les interviews qu’elle a données et les ouvrages qui lui ont été consacrés. Dans mon interprétation, j’avais toujours tendance à aller au plus près de la réalité, tandis que Stijn souhaitait davantage aller vers l’évocation du personnage pour tirer le récit vers la fiction.Son but était de la rendre attachante. D’ailleurs, dans le film, elle a beau être bourrue et tête de mule, on s’identifie facilement à elle. On a donc un peu estompé ses aspects les moins sympathiques, comme son agressivité et son arrogance.
Vous vous êtes entraînée à la guitare et au chant ?
Pendant cinq mois. Mais c’est surtout la guitare qui m’a donné du mal: c’est vraiment grâce à Bruno Pilloix que j’ai réussi à surmonter mes angoisses sur le tournage.
Comment Stijn Coninx dirige-t-il ses acteurs ?
Il est extrêmement présent. Il prend toujours le temps de resituer la scène avec les comédiens avant la prise: il nous réexplique à quel moment de l’intrigue on se trouve et il redonne les enjeux à chacun. En plus, il le fait avec une immense douceur. Du coup, malgré la fatigue et les difficultés du tournage, il a su créer une atmosphère sereine et dénuée de tensions. C’était une merveilleuse aventure humaine qui restera parmi mes meilleurs souvenirs.
Y a-t-il une vraie différence entre un tournage en Belgique et en France ?
Les habitudes de travail ne sont pas les mêmes. Par exemple, les comédiens belges font une vraie recherche sur leur personnage et n’ont pas peur de paraître ridicules, antipathiques ou laids à l’écran. En fait, ils sont avant tout dans le désir de raconter l’histoire et ils estiment qu’ils passent après l’histoire. Du coup, on n’est pas prisonnier d’une image ou d’un ego et on peut vraiment travailler les personnages à fond. J’aime beaucoup tourner en Belgique parce que j’ai le sentiment de retrouver ma culture et ma manière de fonctionner.