Quel a été le point de départ de l'écriture de "2 secondes" ?
Deux choses : mon propre amour du vélo et l’allégorie du paradoxe des jumeaux.
Je voulais aborder la science et son explication du temps relatif de façon ludique.
Évidemment, ceci était un point de départ prétexte à aborder des thèmes qui me préoccupent : la peur de vieillir, la passion, la liberté et la solitude.
Le paradoxe des jumeaux, c'est expérimenter la théorie de la Relativité : deux jumeaux identiques sont séparés, l'un est envoyé dans l'espace à la vitesse de la lumière, l’autre reste sur Terre . 30 ans plus tard. celui qui a voyagé n'a pratiquement pas vieilli à l’inverse de son frère. Dans mon histoire, les deux "jumeaux" se rencontrent mais ils ne se reconnaissent pas tout de suite.
Laurie et Lorenzo, animés par la même passion devront s’apprivoiser
C'est aussi dans cette idée que j'ai écrit le personnage de la mère de Laurie atteinte d’Elsheimer, cette maladie qui fait littéralement retomber dans l'enfance, et qui rend ainsi le temps "perçu" bien relatif.
De façon plus anecdotique, j'étais fascinée par les coursiers à vélo du centre-ville. Ils forment une faune très particulière, une sorte de clan avec ses propres codes, son mode de vie, etc. Ils sont un peu comme des chevaliers urbains, à la fois admirés et méprisés. Ils risquent leur vie pour livrer des enveloppes, quand on y pense, en même temps, ce n'est pas "livrer l'enveloppe" qui compte, mais plutôt le sentiment de puissance et de liberté que cela leur apporte. Étant une fanatique de vélo, je connaissais ce sentiment. On m'a d'ailleurs souvent prise pour une coursière dans le passé, alors que je transportais mes propres courriers dans le centre-ville (je travaillais comme graphiste pigiste). J'ai vécu plusieurs épisodes peu agréables avec des chauffards, des piétons et écrire ce film m’a permis de trouver une agréable petite vengeance.
À quel moment avez-vous pensé à Charlotte Laurier ?
C'est une actrice que j'adore et pourtant je dois admettre que je n'y ai jamais pensé avant de la voir entrer en salle de casting...
C'est une idée tardive de ma directrice de casting.
Mon modèle physique, c'était évidemment toutes ces filles qui font carrière en "descente" de vélo de montagne, elles font les magazines spécialisés et sont des stars dans le milieu, cheveux en "dread locks", tatouages et piercings partout. Lorsque Charlotte est entrée en salle d'audition, ce fut le choc. D'abord parce qu'elle était exactement la fille que nous cherchions : petite fille-femme fragile et forte, actrice formidable avec des jambes de béton (Charlotte s'était mise à la course à pieds depuis un an). Ensuite parce qu'elle avait la tête rasée. Je tenais à ma première scène avec le cheveu blanc, et voilà que plus rien ne tenait. Charlotte était fantastique mais elle n'avait pas de cheveux ! J'ai donc dû revoir le scénario, mais c'était mieux que de perdre Charlotte.
Charlotte Laurier est une actrice qui illumine de bout en bout votre film. En France, personne ne la connaît, pourriez-vous nous la présenter ?
Charlotte est probablement, avec Pascale Bussières, l'une des actrices qui a le plus joué au cinéma. Elle a commencé en 1978 dans un des plus grands films québécois de tous les temps (et sûrement mon préféré) : "Les Bons Débarras" de Francis Mankiewicz, écrit par Réjean Ducharme. Charlotte y était littéralement exceptionnelle. Elle avait dix ans ! Par la suite, elle a tourné avec à peu près tous les réalisateurs importants du cinéma québécois : Claude Jutra, Marc-André Forcier, Jean-Claude Lauzon, etc. Elle célébrait donc sa vingtième année de carrière lors du tournage de 2 secondes.
Pourriez-vous nous présenter le personnage de Laurence ?
Fille éprise de liberté qui arrive à un tournant de sa vie. Laurie n'a vécu, jusqu'alors, que pour et par sa passion, inconsciente et invulnérable à tout le reste. Nulle souffrance physique ne réussit à l'atteindre. Par contre, le jour où la conscience s'installe, celle du temps qui passe et qui la place désormais devant un choix à faire (celui du futur éventuel), sa vulnérabilité remonte en bloc. Elle fait face, soudain, à son propre vieillissement, qui implique qu'elle devra peut-être abandonner sa passion, il ne lui restera rien, puisqu'à part cela, elle est seule, elle n'a rien. La solitude est une souffrance qui ne se calme pas avec l'endorphine ou la dopamine, hélas. À côté de cette souffrance mentale, celle du corps n'est rien.
Que représente pour vous le personnage de Lorenzo ?
Il est le semblable de Laurie, trente ans plus tard. La même passion, la même solitude. Il est aussi le père que Laurie n'a plus, celui qui juge, cautionne et rassure.
Cela dit, le personnage de Lorenzo est directement inspiré des vieux mécanos italiens que j'ai rencontrés dans les boutiques cyclistes à Montréal, tous plus intransigeants et (adorablement) exécrables les uns que les autres.
Le film parle de vélo, mais pas seulement. Quels sont les thèmes que vous avez voulu développer dans votre film ?
La chance et le destin. Le hasard intervient-il dans notre parcours? Moi, je ne crois pas en Dieu alors je reste obsédée par cette question du hasard et d'un éventuel destin. C'est ainsi qu'est arrivée la scène des courses de chevaux. C'est une image qui, symboliquement, transmet exactement mon obsession : dans la vie, on se retrouve soit à courir comme des dingues pour tenter de décrocher le succès, soit on opte pour une attitude plus passive et déterministe en espérant que la chance nous sourit.
Un autre thème qui me tient à cœur : l'exclusion et la tolérance.
Le monde du vélo n'est pas un monde homogène. Entre groupes définis, les cyclistes se snobent tous : les sportifs, les cyclotouristes, les écolos, les coursiers et aucun de ces groupes ne se mêle vraiment aux autres. Ils ont chacun leurs codes. Je trouvais inouï que tout ce monde puisse partager une passion commune tout en s'excluant les uns les autres. J'y ai vu un reflet de notre société, où il faut forcément s’identifier à un groupe. J'ai exprimé ce constat décevant dans le personnage de Laurie : comme elle n'est d'aucun groupe, elle se sent perpétuellement exclue. Jusqu'à ce que le plus intolérant de tous, c'est-à-dire Lorenzo la recueille et l'adopte
Le tournage du film n'a pas dû être simple. A-t-il été long ? Quelles ont été les difficultés à surmonter ?
Nous avions 30 jours de tournage, dont 4 à Mammoth en Californie pour tourner les premières séquences du film. Pour des scènes d'action, c'est très limité, surtout lorsqu'on considère que le personnage principal devait être constamment en mouvement et livrer des lettres dans des endroits toujours différents. Il a fallu être inventif et prendre des risques. Pour les scènes en centre-ville, nous n'avions pas les budgets pour fermer les rues. Nous avons dû faire confiance à Charlotte pour aller et venir à travers les voitures sur son vélo et faire la plupart de ses cascades. Charlotte s'est entraînée plusieurs semaines avant le tournage. Dès le départ, nous avons travaillé avec 3 ou 4 vélos identiques fournis par GT, dont deux avaient été spécialement équipés par les machinistes pour porter une caméra à l'avant ou sur le côté.
Quels sont vos meilleurs souvenirs de tournage ?
Le tournage à Mammoth Mountain. Ce sont les premières scènes que nous avons tourné, quelques mois avant le tournage à Montréal. Avec notre petit budget nous avons dû filmer une vraie course, la "Kamikaze", qui est l'épreuve de descente la plus rapide du monde. Je rêvais de cette course depuis les tous débuts de l'écriture. Nous nous sommes associés à l'équipe GT. Ils ont fourni l’équipe technique, la doublure de la championne, etc… Au final, c’est presque du documentaire que nous faisions.
Y a-t-il eu beaucoup de répétitions ?
Non. Aucune. Charlotte n'est pas une actrice qui vient du théâtre et elle n'aime pas beaucoup répéter.
Dino Tavarone n'a pas non plus de formation d'acteur. Il est venu au cinéma complètement par hasard, étant d'abord restaurateur. De toutes façons, je ne suis pas très à l'aise avec les répétitions qui se font en dehors du plateau, sans caméra et sans décor. Par contre, je prépare mes découpages à l'avance, très en détail, je dessine les cadres et pense en termes de rythme, de musique, etc…
Depuis "2 secondes", vous avez réalisé "La Turbulence des Fluides", quel est votre prochain projet ?
Pour l'instant je dois admettre que je n'ai rien arrêté de définitif. "La Turbulence des Fluides" a été une production intense qui vient à peine de s'achever, et j'ai besoin d'en sortir en me laissant distraire. Donc je lis, je regarde, je visite, j'écoute et je profite de ce bonheur temporaire.