On vous connaît en tant que comédien. Qu’est-ce qui vous a poussé à passer à la réalisation ?
J’ai toujours été cinéphile, mais je n’avais pas prévu ni même souhaité devenir comédien. Je venais d’avoir mon bac et j’ai eu l’occasion de participer à un court métrage en tant qu’acteur. Cela m’a plu mais j’ai, depuis le départ, été intéressé à la fois par le jeu et par la façon concrète dont se fabrique un film. C’est donc en tant que cinéphile, puis acteur, que m’est venue doucement mais sûrement l’envie de faire un court métrage. Le premier a été réalisé en 2000, de manière totalement improvisée. Pour le second, j’ai pris beaucoup de plaisir à réfléchir à la dramaturgie, au processus de l’écriture, à créer des personnages et raconter une histoire. Cela m’a conforté dans l’idée de réaliser un long métrage. J’aime raconter des histoires, et m’investir dans celles des autres uniquement en tant que comédien ne me suffisait pas. J’avais l’envie et l’énergie d’aborder le cinéma autrement. J’adorerais pouvoir raconter à travers des romans ou même de la musique, mais le cinéma est ma grammaire. C’est pour moi le meilleur moyen de partager une histoire.
Comment ce projet est-il né ?
Dès le départ, je voulais raconter une histoire se déroulant sur une seule nuit. J’avais envie d’une atmosphère où les lieux et les gens sont perçus différemment, à l’heure où les lieux communs n’ont plus cours, entre l’obscurité, presque l’ébriété. Les masques tombent, les gens se révèlent. Ensuite, j’ai commencé à réfléchir à l’idée de quatre personnages, inspirés dès le départ par les acteurs, que je souhaitais envisager comme des instruments de musique au sein d’une même composition. Assez rapidement, j’ai travaillé à quatre mains avec un ami écrivain, remarquablement doué, Yann Apperry. Lauréat du Goncourt des Lycéens, il a été aussi l’un des plus jeunes écrivains à recevoir le Prix Médicis. Son univers est totalement différent du mien, mais il a un sens exceptionnel de la dramaturgie. Nous avons écrit un peu comme on composerait un morceau de free jazz. Assez rapidement, nous avons décidé d’écrire de façon automatique, de faire confiance à la force de l’inconscient pour faire jaillir un thème de manière beaucoup plus forte que ne le ferait un choix intellectuel. L’écriture a donc progressé de façon complètement improvisée à partir de ces personnages prédéfinis.
Quelle typologie avez-vous donnée à vos personnages ?
Très tôt, le personnage de femme perdue, Helly - jouée par
Lubna Azabal - s’est concrétisé. A travers son errance, j’imaginais qu’elle pouvait rencontrer assez simplement un chauffeur de taxi, Didier, incarné par
Benoît Magimel. Marie, qu’interprète
Bérangère Allaux, a été le personnage le plus long à définir. Il s’est structuré sur la base d’une espèce de duo de comiques - une sorte de Laurel et Hardy - une opposition de milieux, de centres d’intérêt. Le personnage de Chris, que joue
Sami Bouajila, s’est précisé un peu plus tard. Il devait avoir une certaine fougue, un humour, de la dérision, être aussi dans la séduction, par opposition au chauffeur de taxi. Son statut de batteur au sein d’un groupe de jazz est venu après, comme une passerelle entre le personnage et mon envie de travailler avec une vraie formation de musiciens.
Aviez-vous prévu la structure narrative particulière, ou est-elle apparue au cours de l’écriture ?
Cette structure s’est rapidement imposée comme une évidence qui nous poussait encore vers cette idée de morceaux de free jazz, avec un solo pour chacun des personnages qui s’intègrent ensuite dans des chorus.
Au moment où le scénario était fini - ou peut-être même le film - quels thèmes avez-vous découverts ?
Le film embrasse, de manière voulue et assumée, beaucoup d’émotions aussi diverses qu’aiguës. Au cours de cette nuit-là, quatre personnes se rendent compte qu’elles ne sont pas aussi libres qu’elles le croient. Toutes vont découvrir d’une manière ou d’une autre qu’elles subissent un rapport de verticalité - avec leurs parents, avec un enfant, avec Dieu - et vivre une remise en question de ce qui les guide. Ces gens vont aussi prendre la mesure de la nécessité d’être avec l’autre, même si c’est le temps d’une seule nuit. Chacun des personnages a des comptes à régler avec lui-même et avec les autres, et on peut voir leur parcours comme un accès à la sérénité. Deux des personnages sont en bout de course, les deux autres se libèrent. Je n’aime pas l’adage selon lequel on naît, vit et meurt seul. Je n’y crois pas. A mon sens, mourir seul est la chose la plus terrible qui puisse arriver. Ces personnages vivent jusqu’au bout avec l’autre, s’accrochent les uns aux autres jusqu’au dernier moment. Mon film est une réaction impulsive et instinctive face à cet adage effrayant. C’est un cri. C’était pour moi la meilleure façon de véhiculer des émotions et de les transmettre par l’intermédiaire des acteurs au spectateur.
Comment avez-vous choisi le titre de votre film, 24 MESURES ?
A la base, je pensais que jazz et blues se jouaient en 24 mesures. Mais
Archie Shepp m’a appris que c’était une erreur ! Une erreur intéressante dans la mesure où, sans être exacte, elle renvoyait quand même à quelque chose de musical, mais aussi à la date du 24 décembre qui est essentielle dans le film et à d’autres notions comme 24 images par seconde. De plus, je préférais la sonorité de 24 à celle de 12, qui est le bon nombre de mesures pour le blues, alors je l’ai gardé.
Vous saviez dès le départ qui vous alliez engager ?
Dès que j’ai vu EXIL,
Lubna Azabal s’est imposée comme une évidence. Pour Benoît et Sami que je connais personnellement, je leur ai dit que je souhaitais écrire pour eux. Ils avaient aimé mon court-métrage et l’idée les séduisait. Très vite, je leur ai soumis le scénario. J’imaginais Benoît dans un rôle très proche de ce qu’il est dans la vie - entre Delon et Gabin. Son personnage est très ambigu, lumineux et naïf. Comme dans Shakespeare, il est un peu le fou qui dit la vérité. Sami, je le voulais drôle, insouciant, désinvolte, cynique et séduisant presque malgré lui. J’avais joué avec Bérangère dans LE PETIT LIEUTENANT, je l’avais vue au théâtre. Extrêmement féminine, elle a un caractère très puissant tout en paraissant parfois fragile. Elle dégage une émotion particulièrement vive, à fleur de peau.
Les avez-vous dirigés comme vous-même souhaiteriez l’être en tant que comédien ?
J’ai travaillé avec eux de manière très volontaire, avec des rapports très physiques, très concrets, comme je le voulais pour leurs personnages. Tous jouent des individus qui sont dos au mur, dans une période où tout s’exacerbe, avec des accélérations de rythme où tout brûle autour d’eux. J’adore les acteurs. Leurs différences mêmes induisent la façon de travailler avec eux. Tout comme je donne la réplique différemment selon les partenaires qui sont en face de moi. Mon expérience était d’être avec eux, de partager avec eux. Au même titre qu’avec les techniciens d’ailleurs. C’est l’aspect humain et très physique qui m’intéresse.
Avez-vous laissé un espace d’improvisation à vos comédiens ?
Il n’y a pas vraiment d’improvisation mais je reste ouvert. Quand je fais un film en tant qu’acteur et qu’un réalisateur s’énerve parce que je ne dis pas le texte à la virgule près, c’est généralement mauvais signe ! Il faut laisser jaillir un peu de vie, d’impromptu. Je ne suis pas du tout impressionné par le naturalisme, mais par le fait de flirter entre l’ultra réalisme et la grande fiction. Il faut toujours laisser un espace à ce qui nous échappe. Le scénario appelait cela.
Les comédiens vous ont-ils donné quelque chose que vous n’attendiez pas ?
C’était l’un de mes buts, tout faire pour qu’ils aillent au-delà de ce qui était attendu.
Lorsque Lubna téléphone à la famille d’accueil de son fils dans le film, inconsciemment, elle sait qu’elle ne viendra pas et qu’elle ne le reverra pas. Elle est tout simplement bouleversante. Elle est aussi remarquable dans la scène d’ouverture. A chaque fois, c’est l’actrice qui bascule dans son rôle ! Ce sont des moments de grâce et elle nous en a offert beaucoup.
Benoît, face à son père, a un sanglot retenu qui n’était pas prévu. Je savais qu’il y aurait un certain degré d’intimité et d’émotion dans cette scène, mais il a réussi à me surprendre. Idem pour le cri désespéré qu’il pousse au cœur de la nuit. J’avais beau savoir parfaitement comment les scènes étaient découpées, je me faisais embarquer à chaque fois dans l’émotion.
Sami a très souvent des petites choses, des regards, certains gestes à peine perceptibles. Ses scènes dans la boîte de jazz en sont la démonstration. Je me souviens d’une fois où il lève les yeux au ciel, c’était vraiment le sujet du film, quelqu’un qui regarde vers le haut avec amour. Il est sexy, gracieux.
Bérangère est impressionnante lorsqu’elle balance ses quatre vérités à sa mère. Je craignais un dialogue trop complexe, mais elle le maitrise, le domine et le fait vivre. Avec une grande force intérieure, avec de la dignité, elle a fait passer énormément de choses. On la sent fragile et inébranlable à la fois.
J’ai également eu la chance d’avoir
Marisa Berenson et
Archie Shepp. Depuis que j’ai vu BARRY LYNDON, Marisa est une icône, l’une des femmes les plus belles du monde. J’ai tout de suite pensé à elle. Une certaine ressemblance physique, une sorte de noblesse entre elle et Bérangère rendait la filiation cohérente. Marisa a été d’une générosité et d’une élégance absolues. En une seule scène, elle a réussi à faire exister cette femme, et ce n’était pas un personnage facile.
Pour moi,
Archie Shepp est l’autre grande star du film. C’est un surdoué, un homme d’une intelligence extrême. Il parle très peu, mais ce qu’il dit est toujours d’une clairvoyance hallucinante. Comme les autres musiciens qui l’entouraient, il a un sens du jeu, une écoute incroyable, une sensibilité à travers la musique qu’il pratique quotidiennement. Pendant que l’on préparait les plans, ils passaient leur temps à jouer.
Archie Shepp était le Marcus rêvé, charismatique. Il nous a fait un cadeau en se retournant vers la caméra au moment où le personnage de Sami pète les plombs. Ce n’était pas prévu. Il a dit « That’s the music ». Il avait tout compris !
J’ai aussi eu beaucoup de chance avec les seconds rôles, Aurélia Thierree,
Clotilde Hesme,
Julie Brochen et
Xavier Beauvois. Les mecs que l’on aperçoit au début du film sont mes copains d’enfance. Ils sont adorables mais je pense qu’ils font vraiment peur ! Ce sont des cadeaux formidables. Personne ne jouait ce qu’il était dans la vie. A chaque fois, j’essaie de faire quelque chose avec un acteur.
Comment s’est déroulé le tournage ?
Le tournage a duré moins de cinq semaines. Même si j’aurais forcément préféré disposer d’un peu plus de temps, cela me plaisait. Cela mettait toute l’équipe dans le même état d’esprit, la même urgence que les personnages. Comme eux, nous étions tous dos au mur. Nous avons donc beaucoup préparé en amont pour ne pas avoir à chercher sur le plateau. Nous avons répété mais surtout énormément repéré et découpé de façon très précise. L’enjeu pour moi était de définir l’écrin dans lequel pourrait surgir l’émotion des comédiens. J’ai souvent choisi de réaliser en plans séquences, d’abord pour les acteurs et parce qu’il est toujours très difficile pour eux de surdécouper tout en gardant une vraie cohérence. Le but n’était pas de chercher l’effet de mise en scène mais l’approche d’une émotion souvent forte. Il n’en reste pas moins vrai que réussir à bien éclairer un grand décor quand on a peu de temps et d’argent pour le faire est satisfaisant. L’équipe a été formidable. On faisait au minimum deux ou trois décors par jour. Nous devions donc gagner du temps et aller à l’essentiel.
Qu’avez-vous appris de vous-même en réalisant ce film ?
J’aime fondamentalement le métier de comédien et celui de réalisateur même si ce ne sont pas toujours les mêmes parties du cerveau qui fonctionnent... Sur le plateau, il y a énormément de choses à gérer parce que les acteurs et les techniciens sont tous là avec des questions qui demandent réflexion et organisation. Débarquer sur un film en tant que comédien n’est pas non plus chose aisée, c’est une responsabilité énorme ! Mais les deux ont en commun une chose, « être sur le plateau ». Quand on y est, qu’on soit un acteur qui incarne, ou un réalisateur qui dirige, ce n’est plus le moment de penser, c’est le moment de faire.
Aujourd’hui, vous reste-t-il un souvenir, un moment marquant ?
Tous les jours, nous étions secoués d’émotions incroyables. Tout le processus d’écriture, de tournage a été une succession de moments inoubliables. Cela ne s’est pas arrêté. La présentation du film au Festival de Venise a aussi été un grand moment. C’était la première projection publique, et pas devant n’importe quel public ! C’était Venise, la Mostra, un fantasme de cinéphile absolu. Etre là-bas et recevoir un tel accueil était un moment très fort qui s’est ajouté à tous les autres.