Notes de Prod. : 35 Rhums

    en DVD le 09 Septembre 2009

Entretien avec claire denis autour de « 35 RHUMS »

- Vous avez dit « Mes films ne se suivent pas pour se contredire ou par souci d'opposition. Ce qui me décide, c'est avant tout l'impression que je n'ai jamais fait ça. » Est-ce que ceci trouve un écho particulier avec « 35 rhums » ?
Les films arrivent, je ne dirais pas par accident, mais j’ai toujours l’impression qu’ils me surprennent. Forcément ils sont liés au film précédent, qui laisse une empreinte et en même temps un vide, et c’est sans doute ça leur liaison. J’ai l’impression que ça arrive par hasard, mais en réalité quand je commence à travailler un peu l’idée, je m’aperçois que non, qu’il y a des ramifications. Qu’il y a des choses qui ont pris racine avant, parfois dans des films précédents, comme s’il y avait quelque chose que je n’avais pas su exprimer et que c’est cela qui va faire la place pour qu’une idée me vienne. Mais, il n’y a pas d’historique, il n’y a pas de plan. Quelqu’un de l’extérieur pourrait voir une continuité ; moi je ressens tout d’une manière chaotique, donc mon travail aussi. Je n’ai jamais le sentiment que les choses sont organisées.

- Quand est apparue l'idée de « 35 rhums » pour la toute première fois ?
Peut-être dès mon premier film, parce que c’est une histoire qu’on m’a racontée tout le temps dans mon enfance. L’histoire de mon grand-père qui était un homme veuf, qui a élevé seul ma mère, qui n’a pas eu d’autres enfants, qui ne s’est jamais remarié. Avec mes frères et sœurs, on sentait à quel point le moment où notre mère l’avait quitté avait dû être crucial.
Car elle était la fille unique de cet homme-là. On se disait que nous, qui étions frères et sœurs avec un père et une mère, nous n’aurions probablement jamais une chose aussi cruelle à faire. Et puis des années plus tard, il y a eu une rétrospective Ozu à Paris, un été, et plusieurs soirs de suite, j’ai emmenée ma mère voir des films d’Ozu : je sentais que la présence du père chez Ozu, ça la concernerait, ça lui rappellerait son père, mon grand-père. Les sentiments y ont une façon particulière d’être exprimés. Je sentais bien que je m’acheminais vers l’envie d’un film. En réalité je repoussais l’idée car je ne voyais pas qui pouvait être cet homme. Je n’avais pas envie d’une réplique, pour moi c’était ailleurs que l’histoire se passait. Mon grand-père était brésilien, je sentais bien qu’il n’était pas de France. Le fait d’être étranger, c’est comme si sa seule famille, c’était sa fille. Déjà toute petite, je voyais qu’il n’y avait qu’elle.
Et quand ma mère s’est mariée, qu’elle a eu des enfants, il était un grand-père très particulier parce qu’il était d’abord le père de notre mère, beaucoup plus que notre grand-père. On comprenait qu’il nous aimait beaucoup moins qu’il ne l’aimait elle. Le projet de film était bloqué en moi parce que de toute façon j’avais l’impression que personne ne pouvait interpréter cet homme-là.

- Personne, sauf Alex Descas...
Oui, Alex. Lui, il a tout pour que j’y croie, il peut exprimer avec une intensité sourde, silencieuse, indéfectible et du coup, j’y crois. Être la fille de cet homme-là, ça voudrait dire à la fois avoir une confiance absolue en lui et connaître ce qui est le plus fragile, mais aussi voir en lui un homme séduisant. Si c’était juste un père à la fois loyal et fragile, ce serait déjà beaucoup, mais en plus, il est très séduisant.

- C’est pour cela que, dans le film, on entre dans leur relation comme chez un couple ?
Oui, c’est un couple très possible, à première vue. À tel point que la première scène dans l’appartement, avec Jean- Pol (Fargeau, co-scénariste), on l’avait écrite comme s’il s’agissait d’un couple qui se retrouve après une journée de travail. Juste à la fin seulement on se dit ben non, ils se séparent, ils ne dorment pas dans la même chambre. Dès qu’on a commencé à travailler avec Alex et Mati, j’ai vu Alex se modifier, se renfermer un peu comme s’il demandait à Mati de venir à lui. Alex a senti que c’était bien que ce soit elle qui aille vers lui plutôt que lui vers elle, pour que le rapport de paternité, il puisse l’exercer sans ambiguïté. Et qu’elle n’ait jamais de doutes sur les baisers, les caresses de l’acteur qui allait jouer son père. Moi, ça me rassurait, je me disais qu’il n’y aurait aucune ambiguïté pour Mati.

- Sauf dans la scène de la danse, peut-être...
Elle l’était par essence parce qu’il invite sa fille à danser, mais il l’invite à danser pour mieux la passer à ce jeune homme. Je crois que la scène est troublante comme un rituel de passage, une sorte de cérémonie : le père donne la fille. Ce trouble, nous aussi on l’a ressenti sur le plateau.

- Et c'est parce qu'il y a ce trouble que Joséphine refuse le baiser de Noé ?
Joséphine ne voit pas encore ce voisin comme un amant potentiel (il fait partie de l’immeuble, de sa vie et ce baiser, sous les yeux de son père, rend la chose encore plus inattendue). Tout à coup, elle est obligée d’accepter le baiser de quelqu’un qu’elle n’a pas choisi elle-même. C’est seulement après ce baiser qu’elle peut se poser la question d’une façon plus personnelle, elle n’est pas docile, elle veut décider elle-même, elle ne le fait pas agressivement. Elle sait que le voisin en profite, un peu comme un loup affamé, elle le sent et peut-être, ça l’énerve. Tout à coup, c’est un vrai baiser, alors qu’il flirtaille avec elle dans l’escalier depuis des années. Tout d’un coup, elle réalise que ce n’est pas seulement le gentil voisin, il y a quelque chose de son désir à lui qu’elle perçoit justement parce que son père est si proche et que c’est sexuellement troublant. Il y a peut-être une partie d’elle aussi qui refuse l’idée de quitter son père et qui voit en Noé un amour plus calme, qui la séparerait moins qu’une passion pour quelqu’un de l’extérieur, hors du cercle de l’immeuble. Peut-être que c’est un amour plus raisonné, auquel elle n’avait pas pensé, plus simple à envisager qu’une passion qui pourrait l’engloutir.

- Noé en profite, mais le père en profite aussi pour découcher...
Attiré ou pas attiré, le père veut signifier à sa fille qu’elle est libre comme lui aussi est libre, qu’ils ne sont pas
prisonniers de cette idée de famille que Gabrielle, la voisine, tient tellement à faire exister. C’est sa façon à lui d’être libre, il a découché plus d’une fois, mais là, il dit : ne croyons pas que ces liens familiaux, que nous avons dans l’immeuble, sont les seuls. Le désir, ça existe aussi. Le désir, ça rend libre.

- Toute leur relation est racontée sous le signe de l'inquiétude...
Oui, pour moi, le danger était là. Aimer, c’est avoir peur qu’il arrive quelque chose à la personne qu’on aime. C’est pour cela qu’on a écrit la scène avec le cheval, comme le lied de Schumann avec le poème de Goethe où le père emmène son enfant sur un cheval dans la lande pour le sauver parce qu’il est fiévreux. On pense souvent que les pères sont plus désinvoltes avec leur enfant que les mères, je n’en suis pas sûre. C’est très délicat. À l’opposé d’une mère, il ne peut pas y avoir autant d’intimité. Un père sera plus désinvolte avec sa fille, car il est contraint de garder une distance.

- Et à la porte de cette relation, il y a tous les autres qui attendent...
Ce type d’amour est tellement exclusif qu’il rejette les autres. Gabrielle doit rester à la porte. Lionel, qui est pourtant l'ami de René, ne peut empêcher son suicide. Avec Jean-Pol, on le sentait écrasé par la mort de René, mais pas coupable. Lui, sa vie, c’est d’abord sa fille, leur vie est une citadelle, et ses relations d'amitié, avec René et les autres, ça ne peut aller au-delà d’un certain seuil, quand même.

- Le mal être de René hante le film. Il est celui par qui nous comprenons que descendre du train, c’est mourir...
Oui, j’ai souvent l’impression que la vie, c’est comme ça. C’est pour ça qu’un homme qui est licencié encore jeune, ou en retraite anticipée, qu’il travaille dans les trains ou pas, il est abandonné sur le quai. Un amour, c’est aussi une forme de train. Descendre, c’est toujours être en danger de mourir. L’histoire du train remonte à des années. J'étais convalescente après une opération et j'écoutais la radio. L’après-midi sur France Inter, Daniel Mermet interviewait les gens qui lisaient dans le RER : le journal, des romans, un dossier, le Coran ou la Bible. Pour la dernière émission, il va voir le conducteur du RER, dans sa cabine : « Vous évidemment je ne vais pas vous demander si vous lisez, on ne peut pas lire en conduisant. » Et le gars lui répond « Oui c’est vrai, mais la lecture, c’est très important pour moi. » « Et vous lisez quoi par exemple ? » Et le conducteur lui dit : « En ce moment je suis en train de lire « Mars » de Fritz Zorn. ». « Mais ça vous plaît ce livre ? » Et le conducteur répond : « Oui, ça me fait m’interroger sur ma condition d’homme, et repenser aux moments où j’ai eu envie de me suicider. » Il se met à parler de la tentation du suicide, et il ajoute que la solitude dans sa cabine évidemment prédispose à l’introspection. C’est vrai, maintenant que je suis allée dans une cabine de RER, je me rends compte à quel point c’est une situation de solitude introspective. Justement, quand on a les idées noires, ce n’est pas très facile d’être aux commandes du train. Et j’ai compris pourquoi. Cette émission de Daniel Mermet est devenue fétiche pour moi.
 

Box-office au 08 Janvier 2010

  • Paris 14h : 202 entrées
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  • 1ère semaine France : 19 339 entrées
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