Comment avez-vous eu l’idée de " 36 " ?
J'ai toujours eu envie de rendre hommage à
Dominique Loiseau en racontant son histoire. Dominique était un flic de la BRI (Brigade de Recherche et Intervention) ex Brigade anti-gang, qui a participé notamment au démantèlement du Gang des Postiches. Le 14 janvier 1985, la BRI est appelée sur un flag, rue du docteur Blanche à Paris dans le seizième arrondissement. Les Postiches étaient localisés dans une BNP où ils cassaient des coffres tout en gardant clients et employés en otages selon leur méthode. La BRB (Brigade de Répression du Banditisme) était aussi sur cette affaire.
Un dispositif de police, composé des deux brigades, est alors installé autour de la banque. Comme toujours dans les braquages, les ordres étaient de ne pas intervenir sur place, mais de laisser sortir les voyous et de les prendre en filature afin de les arrêter un peu plus tard, hors de la zone urbaine lorsqu’ils changent de voiture et que l’adrénaline est retombée...
Mais le patron de la BRB a décidé d’intervenir tout seul, pour se faire mousser. Quand les Postiches sont sortis de la banque, ce chef de service, que je ne nommerai pas, a commencé à tirer sans sommation, ce qui a déclenché une fusillade nourrie. Une première équipe de voyous avait déjà quitté les lieux. Quand ils ont entendu les coups de feu, ils ont fait demi-tour et sont revenus pour délivrer leurs camarades. Un flic a été pris en otage. Deux hommes sont morts, un voyou et un policier de la BRI, Jean Vrindts. La moitié de la bande a réussi à prendre la fuite. Fiasco total.
A la suite de cette " bavure ", un mouvement de fronde s’est déclenché au 36 Quai des Orfèvres. Les policiers qui étaient présents lors de la fusillade ont exigé une sanction disciplinaire envers ce patron de la BRB responsable du " dérapage " de l’opération...
Comme dans votre film ?
Oui, absolument. Mais à l’époque, on était encore sous le choc d’une autre affaire qui venait de défrayer la chronique : l’affaire du " gang des ripoux ". Une équipe de flics du 36, appartenant pour la plupart au Groupe Nuit de la BRB, étaient tombés pour racket, braquages, enlèvement et séquestration de personnes... Une affaire grave, impliquant plusieurs policiers de l’une des prestigieuses brigades centrales du 36 Quai des Orfèvres, siège de la PJ parisienne, et qui avait provoqué de nombreux remous au sein de la hiérarchie et de " l’establishment " policier. D’autant que la Préfecture de Police, considérée comme un état dans l’état, s’était soudain retrouvée dans la ligne de mire du syndicat de la magistrature et du pouvoir central qui cherchaient depuis longtemps à essayer de la déstabiliser. L’affaire de la rue du docteur Blanche est survenue dans ce climat... Devant la fronde des services et la grève qui était en train de se mettre en place au 36, le préfet a décidé d’intervenir. Il a réuni tous les effectifs des principales brigades centra-les et a menacé de prendre des sanctions contre les fauteurs de troubles. Il a évoqué l’affaire du gang des ripoux et a déclaré que le " dossier n’était pas clos et qu’il restait encore des noms sur la liste ".
A bon entendeur, salut... La révolte a été étouffée mais la colère des flics du 36 ne s’est pas pour autant dissipée. D’autant que des rumeurs ont commencé à circuler : Jean Vrindts, le policier abattu lors de la fusillade rue du docteur Blanche, était soit-disant lui aussi un ripou. Sa mémoire a été salie dans les journaux. Sa famille a du subir la honte des articles de presse de l’époque.
Ses obsèques ont eu lieu sans cérémonie officielle. Ca, les policiers de la BRI, ne l’ont pas supporté. Pour eux, l’administration cherchait à couvrir la bavure en orientant les médias sur ce nouveau rebondissement. Et on tuait leur camarade une deuxième fois...
Les esprits étaient surchauffés; le 36 était devenu une bombe à retardement..
Dominique Loiseau, parti en vacances dans sa famille, apprend alors par un de ses collègues que son nom figure sur la fameuse " liste des ripoux ". Il remonte à Paris précipitamment et se rend directement à l’IGS (Inspection Générale des Services) pour leur demander des explications.
Devant le ton que prend l’entrevue, il exige, s’il existe réellement des charges contre lui, d’être placé en garde à vue. A l’issue de ses auditions, il sera présenté devant un juge et écroué à la maison d’arrêt de Bois d’Arcy. Sans explications. Condamné à douze ans de réclusion criminelle, il a été libéré après six ans et demi d’emprisonnement...
Dominique Loiseau était-il un de vos proches ?
C’était un ami et un flic que j’admirais. Quand je suis entré à l’école de police, j’avais vingt ans et lui vingt-six. Il faisait partie de ces élèves, issus du concours interne, qui avaient été flics de terrain avant de se retrouver sur les bancs de l’école des Inspecteurs. Lui, avait été enquêteur dans les brigades territoriales à Paris. Il avait déjà une expérience du terrain et une maturité que j’admirais. Et c’était surtout un homme d’une grande humilité et d’une grande humanité... Quand il a été condamné, j’étais déjà parti à la section anti-terroriste au Ministère de l’Intérieur. Je n’ai jamais cru qu’il ait pu être impliqué dans ces histoires de flics ripoux. Il a fait les frais de cette affaire au nom de " l’ordre établi ", à cause d’un chef de service que l’administration a voulu couvrir, on ne sait pour quelle obscure raison, et qui est devenu, comme dans mon film, sous-directeur de la police judiciaire. C’était un véritable règlement de comptes et Dominique a servi de bouc émissaire. D’ailleurs, après son incarcération, le mouvement de révolte s’est éteint et tout est rentré dans l’ordre...
Dominique a été victime d’un juge semblable à celui que je dépeins dans " 36 ". Un juge abject, comme il en existe malheureusement quelques-uns, un antiflic primaire qui l’a coupé de sa famille et de ses proches pendant plusieurs mois, lui interdisant toute visite, tout échange de courrier, le traitant comme s’il était la pire des crapules. Ces événements sont d’autant plus choquants que les vrais ripoux, ceux de " la liste " n’ont jamais été inquiétés. Le flic de l’IGS qui a " construit " le dossier sur Dominique était lui-même un type douteux, qui avait appartenu à la 2ème brigade territoriale. C’est dans ce service, qu’au cours d’une perquisition, il avait " détourné " 300 000 francs, somme grâce à laquelle il avait pu s’acheter une maison sur l’Ile de Ré...
Pendant ce temps, Dominique était en prison, à vivre dans l’angoisse perpétuelle. Il a reçu des menaces de mort, contre lui et contre sa famille, il a demandé à sa femme de le quitter, de ne pas l’attendre pendant douze ans, ses parents se sont ruinés pour assurer sa défense et établir son innocence, il a fait une tentative de suicide par pendaison. Tout ça au nom de l’ordre établi. Cette histoire aurait pu arriver à plein d’autres flics. Elle aurait pu m’arriver à moi...
Vous avez transposé ces événements dans " 36 " ?
J’ai évidemment transposé l‘histoire. Mais j’ai voulu que ce qui arrive à Léo Vrinks (le personnage interprété par
Daniel Auteuil) soit aussi fort, aussi monstrueux que ce qui est réellement arrivé à
Dominique Loiseau.
Dominique a tout perdu en prison : sa femme, ses amis, son métier de flic qui était sa raison de vivre, sa dignité... et encore beaucoup d’autres choses dont je n’ai pas le droit de parler. Il aurait pu se transformer en une boule de haine. Il a préféré tirer un trait sur toutes ces années perdues. Il a travaillé sur mon film comme chauffeur des comédiens. Tous les techniciens et tous les acteurs ont pu apprécier son extrême gentillesse et son professionnalisme. Aujourd’hui, il a obtenu son brevet de skipper. Et on continue à le persécuter. Car s’il a été gracié par Mitterrand, il n’en a pas pour autant été amnistié. Son casier judiciaire l’empêche de travailler comme il le souhaiterait. Il n’a pas le droit par exemple, de piloter des bateaux battant pavillon français. Il reste une " honte " pour son pays. La " honte ", c’est tous ceux qui l’ont mis au fond du trou et qui ont cautionné cette mascarade administrative...
Mon film lui est dédié ainsi qu’à Christian Caron, alias " Kiki " Caron, un flic abattu en opération le 31 août 1989 lors d’une intervention du Raid. Ancien flic de l’antigang et ami de
Dominique Loiseau, Christian Caron était l’une des figures du 36. Affecté au Raid où il était chef de groupe, c’est lui qui a été mon formateur pendant mon stage de présélection à cette unité d’élite. Marié et père de trois enfants, il avait décidé de quitter le Raid pour intégrer un service plus sédentaire et profiter de sa famille. Il a été abattu par un forcené une semaine avant d’être muté. J’avais beaucoup d’affection pour lui. C’était un grand flic mais aussi un bon vivant, un être d’une très grande humanité...
Avez-vous décidé d’écrire " 36 " après le succès de " Gangsters " ?
En fait, je pensais à cette histoire depuis 1994. A l’époque, j’avais été engagé comme comédien dans un téléfilm où je jouais un flic de l’antigang au côté de vrais flics de la BRI qui faisaient de la figuration. J’avais fait la connaissance de l’un d’entre eux, Didier Maury, qui connaissait
Dominique Loiseau, qui avait participé comme lui à l’opération de la rue du docteur Blanche et qui avait été pris en otage par les Postiches. Didier Maury avait même vu l’un de ses coéquipiers prendre une balle en pleine tête à quelques mètres de lui. La balle avait heureusement glissé au-dessus du crâne et le policier en question s’en était sorti par miracle. Didier a ensuite vécu les événements consécutifs à la bavure (le mouvement de fronde, la campagne de dénigrement orchestrée autour de Jean Vrindts, l’arrestation et l’emprisonnement de Dominique) et il a quitté la police. Il ne s’est jamais vraiment remis de cette histoire. Aujourd’hui, il est chef d’entreprise. Et il a fait de la figuration dans mon film. Par amitié, mais aussi en souvenir de cette époque et de ces événements drama-tiques qui nous lient. Il était d’ailleurs très ému le jour où nous avons tourné la séquence de la bavure à Saint-Ouen. Il a revécu le drame avec une grande émotion. C’était bouleversant de le voir assister à la prise d’otage et à la mort de Valence (interprété par
Daniel Duval).
Si j’ai écrit " Gangsters " c’est d’abord parce que je voulais faire un film à petit budget. Venant de la télévision, je savais que je n’avais aucune chance en débarquant dans le milieu du cinéma avec un scénario nécessitant une mise en production et un tournage coûteux. Il me fallait donc faire un film plus intimiste, axé sur les acteurs et sans trop de décors.
D’où cette idée de huis-clos. Et de ce couple de flics " undercover " qui se font volontairement enfermer pendant 48 heures de garde à vue afin de démasquer des policiers véreux.
J’ai toujours été hanté par cette violence qui peut se déclencher à tout moment au cours d’une garde à vue, par la nuit, le climat particulier qui peut s’installer dans les bureaux entre des individus que tout oppose et qui se trouvent réunis pendant deux jours et deux nuits, à l’écart du monde. Tout peut arriver pendant une garde à vue. C’est de cela dont je voulais parler. De cette promiscuité malsaine entre flics et voyous. De cette relation de haine ou d’amitié qui peut s’installer. Une relation exacerbée par le temps qui est compté. Et par la recherche de la vérité...