Une forme à rebours comme point de départ du film ?
Non, la première idée était de refaire un film sur le couple. J’avais déjà abordé ce thème dans
Gouttes D'Eau Sur Pierres Brûlantes, en m’appropriant le texte de Fassbinder. Il l’avait écrit à 19 ans et cette vision adolescente du couple, cruelle et déjà pleine de désillusion, m’avait plu. Avec 5x2, j’avais envie de revenir sur le couple avec mon expérience d’aujourd’hui, mais sans donner trop d’explications.
J’ai l’impression que c’est une facilité de dire que c’est le quotidien qui tue un couple, il peut y contribuer mais ce n’est souvent qu’un vernis, pour masquer les vraies divergences entre deux personnes. Les raisons sont plus profondes, et c’est ça qui m’intéressait : filmer des moments forts de la vie d’un couple sans donner uniquement ce quotidien à suivre.
L’idée de raconter l’histoire à rebours
J’avais été marqué par le téléfilm “Two Friends” de
Jane Campion, une relation d’amitié racontée à l’envers. On commençait par la séparation de deux amies, jusqu’au moment de leur rencontre. Souvent les narrations à l’envers engendrent une forme de suspense : on attend la révélation finale. Et là, la seule révélation à la fin du film était que les deux amies ne venaient pas du même milieu social. J’avais été touché par cette approche de l’amitié, qui nous faisait revivre une relation à rebours au point qu’à la fin du film on avait presque oublié que les personnages finiraient par ne plus s’entendre, on pouvait essayer d’y croire à nouveau.
Cette narration m’a tout de suite semblé idéale pour une histoire d’amour.
Donner suffisamment de détails pour intéresser le spectateur, mais ne pas en donner trop pour que l’histoire conserve sa part d’universalité…
J’ai travaillé dans ce sens aussi bien au scénario que pendant le tournage et le montage. Il s’agissait essentiellement de gommer les moments où les relations étaient trop dialoguées ou expliquées. Dans la scène du dîner par exemple, on comprenait que le personnage de Gilles était au chômage alors que sa femme travaillait, donc que c’était lui qui s’occupait de l’enfant. Du coup, ça enterrait un peu trop le personnage et accentuait son côté dépressif face au côté énergique et battant de sa femme. Ça pouvait donner encore une raison à leur séparation, on tombait dans un cas particulier. La gageure du film était d’utiliser cette forme à l’envers sans psychologiser. On se dit qu’on va en apprendre toujours un peu plus alors qu’en fait, leur relation devient presque insaisissable, amène à une forme d’abstraction.
Par ailleurs, je ne voulais pas réduire cette histoire de séparation à : “Ça ne pouvait que mal se terminer.” Effectivement ça se termine mais, au fond, pour moi, ce n’est pas grave. L’important est d’avoir vécu cette histoire. Je voulais même que le dernier plan sur ce couple donne envie de la revivre, d’y croire à nouveau. Je tenais particulièrement à ce paradoxe entre la construction à rebours, qui est tranchante et “irréversible”, et la progression du film vers une fin lumineuse et optimiste. En apparence.
La chanson italienne
Au début, le film devait s’appeler ironiquement “Nous deux”, en référence au magazine, dont j’avais d’ailleurs filmé des couvertures pour le générique. Je ne les ai pas conservés, mais j’avais besoin d’un contrepoint à la noirceur de certaines scènes, j’ai donc pensé au romantisme des chansons italiennes, qui sont l’incarnation presque cliché du sentimentalisme. La souffrance étant davantage du côté de l’homme dans le film, j’ai choisi des voix d’hommes. Les chansons d’amour italiennes les plus belles et les plus émouvantes sont souvent interprétées par des hommes, au contraire des chansons françaises.
Le casting
Au début je suis parti sur un casting de stars, mais je me suis rendu compte qu’il fallait des acteurs davantage vierges dans l’esprit du spectateur pour que l’on puisse plus facilement s’identifier à eux. Ce qui m’intéressait, c’était de trouver un couple, non de trouver un acteur plus un autre.
Il fallait que ça soit une évidence, qu’on croie d’emblée à leur vécu commun, qu’il y ait de la familiarité et de la complicité entre eux. Ce sont des choses toutes simples : on met deux personnes côte à côte et l’on se dit : “Ah oui, c’est possible.” Pour les essais, j’ai fait jouer une séquence de Scènes de la vie conjugale de Bergman, quand le personnage de Liv Ulmann vient voir son mari pour signer les papiers du divorce. Ils se disputent pour une pendule lors du partage des biens, au moment du divorce. Ils ont chacun une histoire d’amour de leur côté, lui est malade, elle s’apprête à partir en voyage, mais ils refont l’amour, il y a une complicité qui revient, ils ont gardé un attachement fort l’un à l’autre. Cette scène est passionnante parce qu’elle offre à jouer aux comédiens une succession de sentiments variés et profonds.