Qu’avez-vous ressenti en voyant le film terminé ?
Une impression vraiment intense... et le sentiment que nous avions réussi à capter quelque chose. J’ai vu le film trois fois, et je trouve qu’il est très puissant.
Le réalisateur cherchait apparemment une certaine ambiguïté dans le personnage d’Amin Dada...
C’est ainsi que je voulais le jouer moi aussi. Chaque fois que l’on s’intéresse aux différents aspects de la personnalité de quelqu’un, on est plus complet, et l’image qu’on donnait de cet homme jusqu’ici était vraiment réductrice et négative. Lui ajouter différentes zones de pensée en fait davantage un être humain. Je n’ai pas du tout souhaité le représenter comme quelqu’un de bien, de gentil ou de sympathique ; pas une seule fois je n’ai pensé « je vais le jouer comme un type sympa », mais j’ai trouvé qu’en jouant son sens de l’humour et sa passion, cela pouvait donner envie aux gens - comme Nicholas par exemple - de se trouver avec lui. Mais je n’ai pas fait cela consciemment. C’est parti d’éléments simples comme « Il aime l’Ecosse, il n’aime pas les Anglais... » puis j’ai lentement commencé à accumuler et assimiler tous ces sentiments différents, et c’est cela qui s’est mis à ressortir dans le film, au-delà de tout jugement personnel.
Avez-vous été surpris par certaines choses lors de vos recherches ?
J’ai été particulièrement étonné par le point de vue des Ougandais. Certains étaient capables de se réconcilier avec cet homme qui a pourtant tué un si grand nombre d’entre eux. Ils m’ont dit qu’il avait changé le pays en mieux ; qu’avec lui, ils n’étaient pas des esclaves, comme c’était le cas dans des pays voisins comme le Kenya. J’ai
rencontré des hommes d’affaires qui n’avaient jamais vraiment eu l’opportunité de faire des affaires avant. C’est toujours bizarre de les entendre concilier ces deux aspects. A mon avis, il aurait été difficile pour beaucoup de cultures, surtout occidentales, d’avoir ce genre de point de vue. Des gens l’ont méprisé, d’autres l’ont idolâtré. Et il y avait entre les deux un groupe beaucoup plus large qui le reconnaissait comme l’un des rares Africains ayant joué un rôle majeur sur la scène internationale.
Quelle a été la réaction face à une équipe occidentale qui venait faire un film en Ouganda ?
Le réalisateur et les responsables de la production ont rencontré le Président de la République. Le film a bénéficié d’un soutien total du gouvernement. Nous avons pu utiliser leurs tanks, leur armée, leurs aéroports, leur Parlement... Difficile d’imaginer environnement plus accueillant. Ils nous ont laissé fermer les rues, et les gens eux-mêmes semblaient excités par le projet. Simplement parce qu’on ne tourne pas de films là-bas, nous avons eu un réel impact économique aussi bien en termes de rentrées financières que d’emplois. Ensuite, ils ont eu l’impression de faire partie de leur Histoire,
cette histoire que nous allions raconter au monde. J’ai été témoin d’un véritable enthousiasme de la part de proches de Dada. Ils se demandaient ce que j’allais faire, si j’allais juste donner moi aussi la même image que tous les autres, ou si j’allais creuser plus profondément.
Pour vous, cela a-t-il été un rôle traumatisant à jouer ?
Cela a demandé un travail énorme, et selon la scène, ça me bouleversait parfois sur le plan émotionnel, mais cela donnait aussi par moments un sentiment de puissance. Au fur et à mesure du tournage, quand je me suis senti plus à l’aise en l’incarnant, je me souciais moins de savoir si mon accent était crédible. Au tout début, j’ai dû prononcer un discours, et j’étais nerveux parce que je savais que ces gens en face de moi avaient connu Idi Amin Dada. Je savais que les plus âgés l’avaient sans doute entendu parler à Kampala et cela me rendait très anxieux. Il y a eu aussi des moments difficiles liés à des émotions soudaines, intenses, suscitées par cette personnalité dominée par la paranoïa et la peur.
Certains acteurs disent que lorsque l’on joue un personnage à l’âme sombre, cela peut laisser des traces. Avez-vous emporté une part d’Amin Dada avec vous ?
Je me suis efforcé de m’en défaire tout de suite, mais il y a des choses qui sont restées. Par exemple, quand je faisais référence à lui, je parlais à la première personne. C’est heureusement fini maintenant et depuis un bon moment ! Il y a eu aussi certaines phrases que j’ai tellement utilisées qu’elles me venaient systématiquement. Vous savez, on essaie de vivre toute la vie d’un homme dans une brève période de temps... Après cela peut être difficile.
Vous a-t-il été possible de comprendre Amin Dada ?
Je crois qu’il a commencé par se sentir abandonné, et que cela a été déterminant pour lui. Il s’est ensuite senti acculé et menacé. J’ai essayé de faire passer cela. Puis il s’est comporté comme un soldat, « ce sont mes ennemis, comment les stopper, comment les détruire ? ». Il a été autrefois un soldat qui obéissait aux ordres, et on lui disait alors qui était l’ennemi, mais devenu Président, il devait prendre ces décisions lui-même alors qu’ il y avait autour de lui des gens qui essayaient clairement de le détruire. Il avait aussi cette paranoïa, ce sentiment que certains de ses proches cherchaient à lui nuire. Pourtant, quand il a accédé au pouvoir pour la première fois, il s’est entouré d’un cabinet très intelligent, les meilleurs d’entre les meilleurs, et lentement, on le voit glisser vers la peur, la crainte d’être trahi et de perdre le pouvoir. Il s’efforce alors de trouver une solution et de montrer sa puissance.
Comment James Mcavoy et vous avez travaillé les relations entre Nicholas et Amin Dada ?
Cela s’est fait naturellement, il est arrivé avec son point de vue très clair et j’avais le mien. Cela n’aurait évidemment pas fonctionné aussi bien sans la relation qui s’est nouée entre nous. C’est vraiment comme une relation amoureuse avec trahison et rupture... Dans l’histoire, Nicholas arrive avec une vision toute britannique des choses. Il débarque presque comme un touriste et se retrouve soudain dans une situation exceptionnelle. Séduit par la personnalité d’Amin Dada, il ne sait plus comment s’en sortir. Le moment où il se retrouve dans l’avion à la fin du film est très fort.
Acceptez-vous la métaphore selon laquelle Nicholas représente l’attitude de l’Ouest envers l’Afrique ?
Tout à fait, je crois même que c’est une part importante de cette histoire. Cette naïveté, l’incompréhension de la culture d’un pays et la pensée que l’on peut lui appliquer ses propres lois et ses propres principes... Mais cela ne marche pas comme ça, en Afrique et ailleurs. Nicholas arrive dans cet état d’esprit. Il est les yeux et les oreilles du public, et il devient aussi métaphoriquement l’Ouest. Idi Amin Dada est déchiré par cette relation, puis par le fait que cet homme couche avec sa femme. Il essaie alors de le détruire.
Selon vous, qu’aurait pensé Amin Dada de ce film ?
Il aurait certainement trouvé qu’il présente un portrait de lui plus complet que ceux déjà réalisés. J’aimerais bien le savoir... Quand j’ai commencé à essayer de faire ce film, il était encore vivant, et ç’aurait été intéressant de pouvoir parler avec lui.
Propos recueillis par Ian Nathan en octobre 2006.