Comment est né le projet de Quatre Minutes?
Il y a huit ans,je suis tombé par hasard,dans un quotidien, sur la photo d’une vieille dame de 80 ans, professeur de piano.
Elle était assise au piano,dans une cellule de prison. On la voyait de profil.En général,les visages de profil me font l’effet d'une silhouette : ils sont totalement inexpressifs, éteints,parce qu’il y manque les yeux.Mais cette femme sur la photo avait une réelle présence,une présence solitaire.
Elle avait l’air très forte,très masculine.Elle portait un chignon, qui était comme plaqué. Mon regard s’est pro- mené sur ses mains posées sur le piano,des mains très tendres,très jeunes.Comme des oisillons.Les mains n’allaient pas avec le visage.Le piano n’allait pas avec la cellule. C’est sans doute en raison de ce décalage que cette photo m'a hanté.
J’ai fini par comprendre que, derrière cette femme,dont le journal disait seulement qu’elle donnait des cours de piano en prison depuis 60 ans,devait se cacher une histoire de passion,de volonté et aussi de folie. Je l’ai peut-être seulement imaginé.Mais c’est ce qui est génial avec ces photos. La vérité est dans le regard de celui qui observe.
Comment s'est passée l’écriture ?
C’était facile.Je me suis inspiré d’une technique d’écriture inventée par Georges Simenon. Une fois le personnage principal en place,on cherche celui ou celle qui va provoquer en lui l’éruption volcanique la plus forte qu’on puisse imaginer. Le personnage de Jenny découle, pour ainsi dire, de celui de Traude, dont l’histoire devait reposer sur l’art et la violence.On avait donc besoin d'un personnage antagoniste qui réunisse en lui ces deux dimensions.
Quand le projet est né,aviez-vous en tête un principe musical ?
Aucune musique de film ne peut échapper à la manipulation ou au reproche de manipulation. Ce qui explique qu’il n’y ait pas de film Dogme dans lequel la musique occupe une place centrale.
Dans
Quatre Minutes, je voulais que la musique soit un élément majeur.Non pas comme une fin en soi, mais comme un contrepoint au monde sordide que l'on devine chez les deux héroïnes.Il n’était pas question de bâcler la musique. Edgar Reitz a été mon modèle.
J’ai adoré sa trilogie
Heimat.Avec cette série,il a placé la barre très haut en matière de musique de film. Nous avons longtemps envisagé de confier les rôles principaux à des musiciennes professionnelles, comme il l’avait fait. Mais je n’en ai trouvée aucune qui possédait en même temps le potentiel dramatique nécessaire pour interpréter ces rôles difficiles.
Comment avez-vous choisi les partitions musicales ?
A l’origine, le film s’intitulait
Rien Que Pour Mozart. La vieille enseignante de piano était une fan de Mozart et devait jouer uniquement l’œuvre de ce compositeur.Mais nous avons dû revoir cette approche.Je trouvais que les sonates de Mozart ne correspondaient pas vraiment au tempérament de Traude.J’ai écouté des CD de piano du matin au soir pendant quatre semaines,jusqu’à ce que les voisins viennent taper à ma porte !
Finalement,j’ai fait une sélection de morceaux en fonction de mes goûts personnels.De Mozart,nous n’avons retenu qu’un rondo relativement inconnu et la célèbre sonate en la majeur. Nous avons également choisi la sonate pour piano opus 53 de Beethoven, pour sa virtuosité technique. Nous avons pris une fugue de Bach.Le concert en la mineur de Schumann convenait parfaitement parce qu’il est un peu ridicule au début.
Enfin, Schubert était l’alter ego de Traude. J’ai écouté ses impromptus en la mineur à une heure du matin. Je me les suis passées une trentaine de fois à la suite.J’ai aussitôt compris que c’était le thème de Traude. Ou plutôt,son essence.
Quelle importance accordez-vous au thème de l’homosexualité dans votre film ?
L’homosexualité n’est pas le sujet du film. Le film parle d’amour,et l’amour ne se réduit pas à la sexualité.Lorsque deux personnes s’ouvrent l’une à l’autre,ce qui arrive très rarement, tout est possible. C’est cela qui m’intéresse.
Dans le film
Harold Et Maude,ce qui est intéressant,ce n’est pas le fait qu’une femme de 80 ans couche avec un jeune homme de 20 ans,mais de quelle manière ce détail perd toute son importance. Je n’ai pas montré le désir dans mon film, car j’ignore tout du désir lesbien. Mais la forme d’amour racontée dans
Quatre Minutes, je la connais : ce cœur romantique,ce feu qui consume. Cela peut prendre une dimension tragique ou totalement grotesque.
Comment décririez-vous la relation entre les deux femmes ?
Ce sont deux étrangères qui se rencontrent. Elles projettent quelque chose l’une sur l’autre,car elles ne s’intéressent à personne. En cela, elles se ressemblent. Et elles seront finalement amenées à admettre cette ressemblance,malgré leurs personnalités très différentes.
Car toutes deux tentent de se réapproprier quelque chose : Traude, son amour indécis et Jenny, sa vie indécise. Puis, elles vont s’entraider.Je trouve cela magnifique,des étrangers qui s’entraident. A chaque fois que j’ai eu des moments de désespoir dans ma vie,ma famille n’a jamais été là pour moi.Ce sont mes amis qui m’ont sauvé.
Comment avez-vous trouvé votre interprète principale ?
Au fil du temps. Le projet a mis huit longues années à aboutir. Au début, je ne devais pas réaliser le film, seule- ment écrire le scénario.Et de tous autres acteurs avaient été choisis. Puis, il y a trois ans, la société de production TeamWorx s’est présentée.
Après le succès de
Famille BrisÉe,on m’a confié la mise en scène de ce qui devait être une grosse coproduction franco-allemande. Jeanne Moreau était censée interpréter la prof de piano et on avait aussi pensé à quelqu’un d’autre pour le personnage de Jenny.Mais Mlle Moreau avait un emploi du temps très chargé. Nous nous sommes perdus de vue.
Après le départ de cette star internationale, le financement du film a capoté et les gens de TeamWorx n’ont pas pu produire le film,faute de moyens.Mais ils sont intervenus pour que Kordes & Kordes Film prenne le relais et sauve le projet. Ce sont deux productrices incroyables, qui ont tout misé sur la production de ce film.Ce sont elles qui ont pensé à
Monica Bleibtreu.Et c’était une idée de génie.
Et Hannah Herzsprung ?
Là aussi,une idée de génie.Le casting du rôle de Jenny avait viré au cauchemar. Nous avions auditionné 1 200 actrices, sans résultat, et six mois plus tard, j’étais à deux doigts de jeter l’éponge.Puis notre directrice de casting,
Nina Haun,est arrivée avec une bande démo de Hannah Herzsprung incroyablement mauvaise. Je n’avais jamais entendu parler d’elle.Je n’étais pas chaud du tout.
Mais Nina a insisté pour qu'elle fasse partie du casting.Et là,elle nous a bluffés.Par la suite,il y a eu un moment de panique, car,lors du casting,Hannah avait prétendu qu’elle jouait du piano à la perfection. Malheureusement, c’était loin d’être le cas.Quelques semaines plus tard,nous nous som- mes aperçus qu’elle ne savait pas jouer du tout.
Rien, même pas « Au clair de la lune ».Mais comme elle voulait le rôle à tout prix,elle avait répondu « oui » à toutes mes questions !
Pourquoi l’avez-vous choisie en fin de compte ?
C’était la meilleure. Finalement, lors du tournage, elle a parfaitement interprété les sonates. Cette actrice est un mélange étonnant de dévouement,d’ambition,de sincérité et de modestie.Elle a pris des cours de piano pendant six mois avec une assiduité remarquable. Elle a suivi un entraînement de boxe pendant quatre mois et a effectué elle-même toutes les cascades.
On lui a même brûlé les mains. Pour la scène de la poursuite, elle s’est jetée une trentaine de fois contre une baie vitrée qui se trouvait au dixième étage d’un immeuble de bureaux à Mannheim. Entre elle et le vide,il n’y avait rien d’autre que du verre. Les cascadeurs eux-mêmes étaient mal à l’aise en la regardant foncer tête baissée contre la vitre.
Le concert final est le point d’orgue émotionnel et technique du film. Combien de temps de préparation cette scène a-t-elle nécessité ?
Le plus dur a été de trouver la musique adéquate. Contrairement aux sonates classiques, nous entrions en terre musicale inconnue.Dans le scénario,il était écrit : « Une musique fantastique s’élève, qui relègue Schumann au rang de nullité.»
Essayez de trouver,en Allemagne,un compositeur prêt à massacrer Schumann ! Nous avons demandé à tous les compositeurs de musique de film allemands sans exception.Et les mois défilaient.Trois semaines avant le début du tournage,alors que nous étions tous au bord de la crise de nerfs,la radio bavaroise nous a donné le nom d’
Annette Focks. Laquelle s’est enfermée deux jours dans le studio et nous a concocté le morceau.Nous l’avons repris tel quel. C’était du délire,cette femme !
Puis nous avons engagé Kae Shirati,une des meilleures pianistes allemandes,qui avait la même corpulence qu’Hannah et qui pouvait lui servir de doublure.
Le morceau final n’est pas interprété par Hannah Herzsprung ?
Ce morceau n’est pas forcément approprié à la fine motricité humaine. Même Kae Shirati a eu quelques difficultés.Elle s’est exercée durant des semaines.Nous avons mis au point une chorégraphie dont Hannah s'est ensuite inspirée,ce qui,au passage,est déjà une performance en soi.
En guise de répétition générale,nous avons fait jouer les deux femmes,habillées de la même façon,de façon synchrone sur deux pianos à queue devant 300 figurants au théâtre d’Oldenbourg. On aurait dit un mélange de guerre et de ballet aquatique.Cette répétition a certainement été le moment le plus beau et le plus émouvant de tout le tournage.
Comment avez-vous décidé de conclure le film sur le plan de l’arrestation de Jenny sur scène ?
Ce plan figé était déjà présent dans la première version du scénario,écrite il y a huit ans.Nous voulions trouver une image dans laquelle se superposent la liberté et l'absence de liberté.Il aurait été hypocrite de terminer le film par un happy end. L’important dans le film, c’est d’expliquer la liberté intérieure à laquelle Jenny accède tout à la fin.
Cette paix conclue avec elle-même se manifeste à travers la révérence qu’elle daigne faire juste avant d’être arrêtée. Avec son interprétation très personnelle du concert final,le personnage de Jenny parvient à se soustraire à la pression et aux attentes de son professeur et de tout son entourage,tout en s’octroyant le droit d’exprimer sa personnalité.
Ce qui,d’ailleurs,n’a rien de très surprenant,vu qu’elle se révolte tout au long du film. En s’inclinant, elle prouve toutefois qu’elle est capable de résister à ses pulsions intérieures, qui sont celles d’une femme borderline aux tendances autodestructrices. La révérence que fait Jenny n’est pas celle qu’attendait Traude.C’est celle que Jenny a envie de faire.C’est toute la différence.
Comme pour Famille brisée, vous utilisez un langage très pictural. Aviez-vous élaboré le style visuel avant le tournage ?
Judith Kaufmann, la directrice de la photographie, est l'une des meilleures.Notre collaboration est très fructueuse et nous prenons notre temps durant la phase préparatoire. Nous définissons ensemble la résolution optique. Puis, je dessine des story-boards,car j’aime savoir où je vais.
Plus tard,pendant le tournage,Judith ne s'en sert pas,car nous n’avons pas le temps de faire ne serait-ce que la moitié de notre programme. Nous avons souvent improvisé, mais avec beaucoup de précision,car nous étions bien préparés.
Et bien sûr, nous avions une équipe formidable pour nous épauler.La chef décoratrice
Silke Buhr et la maquilleuse espagnole
Susana Sánchez font partie de l’élite européenne. Le chef éclairagiste avait travaillé sur
La Chute,et la monteuse Uta Schmidt a accompli un travail sublime.Le concert final a nécessité plus de 50 plans : on a atteint un "shooting ratio" de 76.Même pour une pub Coca Cola,on ne tourne pas autant.Pour les huit minutes que dure la scène finale,nous avions presque dix heures de rushes.
Uta m’a dit : « Soit nous passons deux mois ensemble sur cette scène dans la salle de montage,soit tu me laisses un jour toute seule et je m’en occupe. » J’ai opté pour la deuxième solution.