Avez-vous été surpris quand Christophe Barratier vous a proposé le rôle de Pigoil dans « Faubourg 36 » ?
Surpris, non. Touché, oui ! Il arrive souvent lorsqu’on a fait le premier film d’un réalisateur, que pour le deuxième, le réalisateur n’ait pas envie de retourner avec vous, même si ça s’est bien passé et même si le film est un succès. Juste histoire de changer, de s’affranchir, d’imprimer sa marque. Heureusement, ça n’a pas été le cas. Christophe est extrêmement généreux et a une grande capacité d’écoute. Il n’hésite pas à utiliser les idées qui viennent de l’extérieur. Il y a entre nous une très grande complicité. Ne serait-ce que parce qu’on est tous les deux amoureux de ce cinéma français classique, populaire, construit autour de beaux dialogues, de rôles forts, de seconds rôles marquants. Et puis, je crois - et c’est ce qui me touche ! - qu’il a une angoisse existentielle encore plus grande que la mienne ! C’est un plaisir partagé que d’entretenir cette relation qui s’est créée entre nous. Je ne le remercierai jamais assez de m’avoir donné le rôle de Clément Mathieu et permis de vivre cette incroyable aventure des
« Choristes », puis d’avoir ensuite écrit pour moi ce Pigoil de
« Faubourg 36 ». Comme s’il était clair que j’avais ma place dans son imaginaire, dans son désir de cinéma. en plus, c’est à nouveau un personnage formidable à interpréter.
Comment définiriez-vous Pigoil ?
Pigoil est un homme qui vit une véritable déchéance - trompé, puis abandonné, et finalement privé de son fils. Mais il va s’en sortir, se reconstruire, grâce à l’amour qu’il a pour son fils et à l’amitié de ceux qui l’entourent. Tout ça dans un contexte historique et social passionnant : la période de rêve et d’espérance que représente le Front populaire. J’ai un réel attachement pour ce type de personnages qui tombent et se relèvent. J’ai aimé ce défi de jouer un personnage à qui tous les malheurs arrivent mais qui trouve la force de reconquérir sa dignité et peut donc à nouveau se regarder dans une glace. C’est un modèle d’abnégation, un magnifique personnage généreux et plein d’amour - d’ailleurs, il ne se bat pas pour lui mais pour son fils qui, à la fin, est le véritable vainqueur. On est loin de l’ignoble Adolpho Ramirez de
Papy Fait De La Résistance ! Ma chance, aujourd’hui, c’est que je peux à la fois faire des méchants et des gentils,
Monsieur Batignole et
Les Choristes ont, c’est vrai, changé mon image en profondeur. D’ailleurs, c’est amusant de voir l’image qu’on a. par exemple en Espagne ou en Italie, où je suis essentiellement connu pour
Les Choristes et un peu pour
Monsieur Batignole, je ne suis pas du tout considéré comme un acteur comique.
Christophe Barratier ne vous a pas seulement donné un personnage qui touche et émeut mais aussi quelqu’un qui chante et danse...
Ma part dans les chansons et les numéros dansés est très modeste. Heureusement d’ailleurs ! J’avais déjà un peu chanté pour
« Les restos du cœur » mais je ne suis pas chanteur... il nous a fallu travailler avant le tournage. Aussi bien les chansons que la chorégraphie. on a enregistré les chansons et on a tout tourné en play-back sauf la scène du retour de Jojo, quand on me voit à mon balcon. D’ailleurs, c’est peut-être pour cela qu’elle est aussi émouvante. Comme si cette prise de risque supplémentaire renforçait ce qui se passait... Ce qui m’a bluffé, c’est la manière dont Christophe a réussi à montrer que le premier spectacle de cette bande de joyeux amateurs est un ratage alors que le second devient une vraie réussite ! C’est toujours délicat. Or, dans le film, lorsqu’on voit la progression, c’est très crédible. La séquence de
« Partir » est incroyable cinématographiquement parlant. Tout cela est le fruit d’un travail considérable, de la part de Christophe et de ceux qui l’entouraient. En plus bien sûr, du talent de Nora et des musiques de
Reinhardt Wagner...
Y avait-il une scène que vous appréhendiez ?
Les scènes de larmes. On en a tous dans le film et comme je suis assez pudique, j’ai beaucoup de mal avec ce genre de choses. Et puis, je préfère éviter l’écueil du larmoyant. Christophe, une fois de plus, a su trouver le bon compromis. Sur ce registre-là, il m’a beaucoup appris.
C’est-à-dire ?
Sur la qualité de l’émotion. Sur comment la musique peut amener à l’émotion. Et pas seulement à l’image. Même pendant le tournage. Sur le plateau, il me faisait parfois écouter des musiques qu’il avait choisies, et qui n’avaient pas été écrites pour le film, pour me parler de la couleur d’une scène, d’une réaction, d’une émotion. Ça m’a beaucoup aidé et c’est quelque chose que j’ai découvert avec lui. Il ne faut pas oublier que c’est un grand musicien de formation classique. Il conjugue l’amour de la musique et l’amour du cinéma. Cela se retrouve d’ailleurs dans la manière qu’il a de construire ses histoires et de monter ses films. On pourrait dire que
Les Choristes est un concerto, et que
Faubourg 36 est une symphonie. Des histoires et des destins s’y croisent, il y a de très beaux personnages et des grands sentiments, de la musique, de l’émotion, du rire, et un fond d’histoire sociale qui n’est pas qu’un prétexte. Je trouve l’itinéraire de Christophe atypique et passionnant. Après l’immense succès des
« Choristes », il a su garder la tête froide. Le tour du monde, la nomination aux oscars, les jalousies qu’un tel phénomène suscite... il a réussi à très bien se tirer de tout ça. Sa chance, sans doute, c’est que ce séisme est arrivé alors qu’il avait déjà une certaine maturité. Après
Les Choristes, il aurait pu faire n’importe quoi, prendre beaucoup d’argent sur n’importe quel projet de n’importe quel budget. Au contraire, il a cherché un sujet qui le touche, qui lui soit personnel, qui lui permette de parler de ce qu’il aime et il a travaillé très longuement sur son scénario. Il y a eu un gros travail d’écriture. Il me racontait ou il me faisait lire au fur et à mesure. Du coup, c’est un projet dont je me suis senti très proche.
Faubourg 36 va montrer qu’il creuse son sillon désormais. Je vois des thèmes se dessiner dans son travail, mais tricotés différemment. Il y a des éléments qui reviennent, un air de famille... Le personnage de
Pierre Richard qui renvoie au Clément Mathieu des
« Choristes » : un musicien cassé qui renaît... Les rapports de Pigoil et de Jojo qui renvoient à Mathieu et Pepinot... Le thème de l’enfant qu’on retire au père... Ce film va consacrer l’idée qu’il est un véritable auteur metteur en scène qui possède un univers propre.
Et sur le plateau, en quoi a-t-il, selon vous, le plus changé ?
Il a gagné en sérénité. Sur
Faubourg 36, il se baladait ! Il avait une grande maîtrise, il prenait le temps de se concentrer sur les choses importantes, il dirigeait tout avec beaucoup de calme et de certitude. Il a un sens du rythme redoutable comme un chef d’orchestre qui a su créer une troupe autour de lui. Il sait s’entourer des bonnes personnes, les écouter, tenir compte de leurs avis et faire vivre autour de lui de vrais talents -
Tom Stern, le chef opérateur,
Jean Rabasse le décorateur... - C’est aussi un excellent directeur d’acteurs. Ce film est aussi pour vous l’occasion de retrouver
Kad Merad,
Clovis Cornillac et également
Pierre Richard... Ce sont de belles retrouvailles car ce sont de beaux personnages. Et le trio - Clovis, Kad et moi - qu’a créé Christophe est très réussi. Finalement, c’est Kad que je connaissais le mieux grâce aux
« Choristes ». Là, il sortait des
« Ch’tis », il était déjà très content - j’imagine combien il doit l’être maintenant. Il a un instinct formidable et je dois reconnaître que côté chant et danse, il se débrouille bien mieux que moi ! Clovis, j’avais juste fait avec lui un petit rôle sur
Les Brigades Du Tigre. C’est un acteur épatant. Son côté caméléon est impressionnant. Entre
Mensonges Et Trahison, où il joue un idiot,
Le Serpent où c’est un psychopathe terrifiant, et
Faubourg 36 où il a des airs de Gabin, on peut dire que son éventail est large ! C’est un bosseur. D’une grande rigueur, très sérieux, et en même temps avec une fantaisie que je ne lui soupçonnais pas. On a beaucoup ri ensemble. Quant à
Pierre Richard, on avait fait quelques films ensemble il y a longtemps mais on était passé à côté l’un de l’autre. Cette fois, on s’est réellement découvert et j’en suis profondément heureux. C’est une belle rencontre. Il apporte une poésie incroyable à son personnage. Mais tout le casting qu’a réuni Christophe est une réussite. Nora a énormément de talent aussi bien comme chanteuse que comme actrice. Il y a longtemps qu’on n’avait pas vu Donnadieu comme ça, à la fois effrayant et... amoureux ! Elizabeth Vitali qui joue ma femme est formidable et
Christophe Kourotchkine, qui joue son deuxième mari, est épatant. J’étais ravi de retrouver
Maxence Perrin qui, cette fois, joue mon fils, comme j’avais été ravi de retrouver Jean-Baptiste Maunier dans
L’auberge Rouge. Maxence a grandi, il a une vraie présence, un beau physique, une grande justesse. Et il a travaillé comme un professionnel : il a appris à jouer de l’accordéon pour être en phase avec son rôle.
Si vous ne deviez garder qu’une image de « Faubourg 36 » ?
La magie du décor à la fin du film, lorsqu’il est enneigé. Pendant un mois, on a tourné les séquences à l’intérieur du théâtre. Autant dire qu’on était chez nous. Quand on a fait le spectacle, les figurants avaient l’air d’être un vrai public, on avait vraiment l’impression que c’était notre théâtre. Ça nous a crevé le cœur quand on a dû le détruire. Jouer dans des décors pareils, c’est extrêmement stimulant. Cette ville au milieu de nulle part, en plein champ, entourée d’une quarantaine de caravanes comme si vivaient là des gens du voyage, avec cette place, le théâtre, les escaliers, les immeubles... Christophe s’était donné les moyens de réaliser quelque chose de beau et de crédible. C’était un vrai voyage dans l’espace et dans le temps. C’était incroyable ! rien ne manquait. Pas même les pigeons. Le dernier soir, on a fait un feu d’artifice dans le décor alors qu’il allait être détruit quelques jours après ; c’est un souvenir exceptionnel.