Vous souvenez-vous de la première fois que Christophe Baratier vous a parlé du projet ?
Un peu plus d’un an avant le tournage, Christophe a voulu me rencontrer, il m’a dit qu’il était en train d’écrire et qu’il pensait à moi. Il m’a expliqué son film. Tout de suite, j’ai été frappé et séduit par son enthousiasme et par l’ambition de son projet. J’ai bien aimé qu’après le succès des
« Choristes », il n’aille pas vers la facilité mais qu’il ait au contraire le désir de se servir des moyens que ce succès lui offrait pour se lancer dans une histoire qui lui ressemble, pour relever un vrai défi. Le sujet m’a tout de suite plu. 1936, le point de vue ouvrier, le destin de « petites gens », les types qui reprennent eux-mêmes le cabaret qui va fermer et qui inventent des numéros même si ce n’est pas leur métier, ce personnage syndicaliste aux fortes convictions... Il y avait là les bases d’un cinéma formidablement populaire que j’aime beaucoup. Il m’a aussi parlé de
Gérard Jugnot et de
Kad Merad, je trouvais que c’était une excellente idée de nous réunir tous les trois.
On connaît la passion de Christophe Barratier pour le cinéma classique français qui nourrit son cinéma et qui irrigue « Faubourg 36 ». En avez-vous parlé ensemble ?
Bien sûr. D’autant que c’est une passion que je partage. Christophe m’a même donné les DVD de
Pépé Le Moko, du
Le Jour Se Lève - et il n’avait pas trouvé celui de
La Belle équipe ! De toutes façons, je n’ai pas voulu les revoir avant de tourner. Justement, ce qui me plaît chez Christophe, c’est qu’il ne s’en sert pas comme d’une référence pure, comme d’un modèle à dupliquer. On sait seulement qu’ils font partie de notre culture commune, qu’ils font partie de ce que nous sommes. Ils sont comme une odeur, comme un parfum qui nous accompagne et qui nous lie... Christophe ne voulait pas faire de copie ni de pastiche, mais simplement laisser parler notre héritage commun.
Comment définiriez-vous votre personnage, Milou ?
On pourrait dire que s’il n’avait pas de conviction, ce serait un apache, mais grâce à sa foi dans le progrès social, c’est un bonhomme, un gaillard ! C’est quelqu’un de convaincu, « grande gueule », doté d’une certaine noblesse. Il incarne cette noblesse des petites gens, cette aristocratie des ouvriers et des artisans qui s’est dissoute dans le monde moderne avec cette image de réussite égoïste, cette suprématie de l’argent que distillent les médias. Milou est animé par cette illusion lyrique que représentait alors le communisme. Même si l’on sait ce que ça a donné par la suite, notamment en URSS, cela constituait à l’époque un vrai rêve, un idéal à atteindre. Et cette foi en un monde meilleur n’était pas qu’utopique puisque, justement au moment du Front populaire, elle porte ses fruits. Bien que ce ne soit pas un film engagé, et que nous soyons tous de bords politiques différents,
« Faubourg 36 » évoque avec beaucoup de justesse un chapitre de l’histoire sociale de notre pays - qui n’est d’ailleurs pas sans écho avec les préoccupations d’aujourd’hui, c’est même ce qui est troublant. C’est pour ça que j’aime particulièrement le personnage de Milou, et ce qu’il représente. D’autant plus qu’il n’est pas monolithique. Loin de là ! Son côté baratineur, ses petits mensonges qui illustrent bien qu’on est toujours partagé entre ce qu’on est et ce qu’on aimerait être, sa vulnérabilité d’homme amoureux le rendent très attachant. Je pense qu’il peut susciter une vraie empathie auprès du spectateur. C’est le genre de pote qu’on aimerait avoir, sur lequel on peut compter, un vrai emmerdeur mais en qui on peut avoir confiance. on part sans problème au combat avec des gars comme ça !
Quand on voit Milou, on ne peut pas ne pas penser à Gabin, ne serait-ce que par son allure...
Je n’ai jamais cherché à l’imiter, mais il est vrai que j’ai été nourri par Gabin et par ce cinéma-là et j’assume cette part d’héritage culturel. En plus, il y a quelque chose qui est lié à mon histoire familiale. Je viens de ce milieu là. Je suis donc habité par des attitudes, des comportements que j’ai vus enfant, aussi bien chez mes grand-parents que dans ses films. Cet héritage remonte naturellement à la surface lorsque le film ou le personnage s’y prêtent. Je n’ai pas besoin d’y penser concrètement pendant la préparation ou sur le tournage. Lorsqu’on sait qu’on va faire un film, plusieurs mois avant le tournage, tout devient prétexte pour vous nourrir, pour vous inspirer. On capte tout ce qui peut avoir un lien même lointain avec le film ou le personnage : un type dans un bar, un livre qu’on lit, une photo, un dessin... Je me suis aussi imprégné du travail qu’a fait par exemple la créatrice des costumes,
Carine Sarfati, quand elle venait me voir avec ses recherches, ses photos découpées, ses cahiers... Car si j’ai en tête ce à quoi mon personnage doit ressembler, je suis incapable de savoir dans le détail comment il doit être habillé. Je ne suis pas très fort pour ça. Carine s’inspire de photos, de documents, de tableaux, et peu à peu l’allure du personnage se dessine. Bien sûr, quand j’ai vu ses photos de Brando et de Gabin, je n’étais pas très à l’aise avec de telles références ! mais j’ai compris ce qu’elle voulait créer : un mélange de rudesse et de quelque chose de sexy. Je lui ai fait confiance... même la création du personnage que vous avez à jouer est un travail d’équipe.
Que vous ayez à danser et à chanter, c’était plutôt une excitation supplémentaire ou une crainte ?
Les deux ! Je n’ai ni le talent, ni la velléité de chanter, mais j’ai été séduit par l’idée de créer un personnage qui n’est justement pas chanteur, qui n’en a pas la vocation, mais qui va s’y mettre pour participer à une aventure collective. Milou va sur scène comme s’il allait au charbon... C’était très ludique. J’ai touché à quelque chose que je ne connaissais pas et j’ai eu la chance de le faire avec un réalisateur qui est lui-même un grand musicien. L’idée était assez plaisante et j’ai suivi des cours de chant. J’aime bien cette notion de travail à faire, d’apprentissage. Après, la réalisation est plus difficile car il y a bien entendu une vraie différence entre chantonner à peu près juste dans la vie de tous les jours, pour s’amuser, et enregistrer en studio. Pour ce qui est de la danse, j’ai plus de facilité car je fais beaucoup de sport et j’utilise toujours beaucoup mon corps lorsque je joue. Je suis très à l’aise avec ça, j’ai pas mal d’endurance, je peux enchaîner les prises sans problème.
Le fait que l’histoire du film se passe dans le milieu du spectacle, dans un petit théâtre de quartier, est-ce que cela augmente votre plaisir d’acteur ?
En fait, c’est presque l’inverse ! Je suis assez sceptique sur les films qui parlent de notre milieu, je crains le côté nombriliste. Mais dans le cas de
« Faubourg 36 », c’est non seulement une autre époque, donc on peut découvrir et apprendre des choses, mais surtout ce n’est pas le milieu du cinéma ni même du théâtre, mais de quelque chose entre le cabaret et le music hall, ce qui est complètement différent. En plus, à cette époque-là, c’est assez particulier, ce petit théâtre relève vraiment de la vie du quartier. C’était intéressant de mettre l’accent là-dessus. et se retrouver dans le Chansonia, créé par
Jean Rabasse, ça, oui, ça inspire et ça multiplie le plaisir ! C’est presque un plaisir d’enfant ! Pourtant, j’ai déjà eu la chance d’être dans de beaux décors, dans de belles reconstitutions grandeur nature comme sur
Un Long Dimanche De Fiançailles. Là, il faut bien dire que le travail de Rabasse est incroyable. C’est comme se balader dans l’histoire, c’est une machine à remonter le temps extraordinaire.
Douce, la jeune chanteuse dont vous tombez amoureux, n’a pas 20 ans. On n’a pas l’habitude de vous voir troublé au cinéma par des jeunes filles...
C’est vrai, c’est un truc assez nouveau pour moi ! Ça m’est déjà arrivé une fois dans
Eden Log où je tombais amoureux d’une jeune fille de 20 ans alors que je venais d’en avoir 40. C’est assez curieux parce que je vis avec des gens de ma génération, ma femme a à peu près mon âge, alors que dans les films, je commence à avoir de très jeunes partenaires... Je me rends compte peu à peu que je bascule de l’autre côté ! mais je m’y fais. D’autant qu’avec Nora, Christophe a fait le bon choix. Il l’a cherchée longtemps mais lorsqu’il nous a montré ses essais avec elle, on a tous été frappés par sa photogénie, par cet air de défi qu’elle a dans le regard et qui correspond bien au personnage, et puis surtout par sa voix. On a tous été impressionnés ! Nora est très travailleuse, très talentueuse, avec une vraie envie d’y arriver...
Y avait-il une scène que vous appréhendiez ?
Un peu la scène de la blanchisserie où s’impose le personnage de Milou, avec son côté leader syndical : les discours, les slogans, l’internationale et tout ça... il faut que ce soit tout de suite crédible sinon on peut frôler le ridicule. En dehors de ça, je n’avais pas d’appréhension particulière sauf peut-être, avant le tournage, une petite inquiétude autour de la relation d’amitié à trois, entre Kad, Gérard et moi. Pour l’histoire d’amour, je n’avais pas de souci, on est deux à se regarder dans les yeux, il y a toujours des choses à jouer, mais entre nous trois, il ne suffisait pas de bien jouer, il fallait qu’il y ait quelque chose en plus, une sorte d’alchimie, de magie invisible qui passe entre nous. On ne peut pas vraiment maîtriser ça, quelque que soit le talent des acteurs. On peut le provoquer, mais on ne peut pas être sûr du résultat. Il fallait vraiment que les spectateurs se disent : « voilà trois potes » et pas : « voilà Kad, Gérard et Clovis ». J’ai été assez vite rassuré. Le courant passait très bien entre nous, on se chambrait bien, et puis il y a entre nous à la fois une sorte de complémentarité et une vraie différence, exactement comme il peut y avoir dans la vie entre des potes qui se retrouvent.
En quoi, d’après vous, êtes-vous différents et complémentaires tous les trois ?
Nos trajectoires sont très éloignées les unes des autres. Mais je crois que ce qui nous rassemble, c’est notre côté « populaire ». Nous avons tous les trois, pour des raisons différentes, quelque chose d’humain, de simple qui donne un sentiment de proximité, de familiarité. Du coup, lorsque nous sommes ensemble, nous offrons un large éventail au spectateur : il a trois possibilités différentes de s’identifier. Il peut choisir la personne avec qui il va traverser le film.
Vous souvenez-vous de votre premier jour de tournage ?
C’était une scène entre Kad, Gérard et moi, dans le bus. C’était en France, juste avant de partir à Prague. Nous nous sommes bien marrés. Je suis assez bon public et j’ai du mal à ne pas rire lorsque j’ai des camarades de tournage au tempérament comique. Jugnot est quelqu’un qui peut déclencher des fous rires énormes, souvent malgré lui. Il utilise parfois des mots à la place d’autres pendant la scène, et moi, je ne peux pas résister ! Sur
« Faubourg 36 », on avait beaucoup de choses à faire ensemble et j’étais ravi d’apprendre vraiment à le connaître. Il dégage cette humanité et cette générosité auxquelles les gens sont très sensibles. Il est capable de faire d’un homme très ordinaire un héros, notamment aux yeux d’un enfant. Il apporte de la crédibilité et de la profondeur à des scènes d’émotion, d’une simplicité extrême, qui sont très difficiles à faire. Grâce à sa présence, pas mal de choses deviennent possibles.
Quel est le meilleur atout de Kad pour jouer Jacky Jacquet ?
Kad a un côté volontaire, déterminé, qui colle parfaitement à son personnage qui rêve de devenir un prince du cabaret. Son personnage devient attachant du fait de sa persévérance, de son rêve impossible, et de ses échecs successifs. Et puis j’aime le fait que Kad n’ait pas eu le penchant qu’ont certains acteurs de vouloir racheter leur personnage, de vouloir montrer qu’ils sont plus intelligents, plus malins que lui. Il est à l’endroit où est son personnage. Il ne le fantasme pas. Il ne fait pas semblant de rater ses sketches ou de flirter avec le pire, il y va ! J’aime jouer avec lui.
Une fois de plus, vous retrouvez Pierre Richard...
Avec Pierre, c’est une longue histoire. Nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre ! il dit partout que je suis son agent depuis le film de Catherine Corsini. en effet, depuis, à chaque fois que je lis un scénario et où je vois un rôle qui lui correspond, je dis : « Vous devriez le proposer à
Pierre Richard ! » Non seulement, ses films ont marqué ma jeunesse mais c’est un acteur sublime, et un très bel homme ! J’ai tout de suite adoré la complicité que nous avons eue dans le travail. On est parti en improvisation tous les deux et on s’est régalé comme deux mômes. La première fois que je l’ai rencontré, je l’ai vu de mes propres yeux provoquer un nombre incroyable de catastrophes en un temps minime. J’étais très impressionné ! Maintenant je suis habitué.
Comment définiriez-vous Christophe Barratier sur le tournage ?
J’ai beaucoup aimé travailler avec lui parce qu’il est très généreux, très enthousiaste et en même temps très vigilant, très exigeant. Sur le plateau, je le voyais regarder les acteurs, leur parler. C’est très agréable de jouer en sachant qu’on est vraiment regardé. Il a beaucoup travaillé, d’abord seul, puis en équipe. Il sait aussi très bien s’entourer, ce qui est une grande marque d’intelligence. Il voulait une lumière particulière, des cadres qui aient du sens dans la narration. Il est allé chercher l’un des meilleurs :
Tom Stern, le chef opérateur de
Clint Eastwood. Je les ai vus travailler ensemble sur le découpage. Tom posait beaucoup de questions très précises et Christophe, du coup, devait expliquer et justifier chacun de ses plans. Il y avait une véritable émulation entre eux. Il n’y a pas de plans gratuits dans le film. Jusqu’au casting plein de surprises :
Bernard-pierre Donnadieu,
François Morel,
Julien Courbey et tous les autres... C’est motivant de se lancer dans des projets aussi réfléchis que
« Faubourg 36 ». Enfin, la grande qualité de Christophe, c’est d’assumer pleinement ce qu’il est et ce qu’il aime. Il a le populaire dans le sang. Christophe émeut les gens avec ce qui l’émeut, lui. Il les touche avec ce qui le touche, lui. Il n’invente pas, il ne truque pas. Ce qui le touche est profondément simple et populaire. Il a le langage des gens sans jamais être démago. Lorsque les émotions sont présentées avec ce talent et cette simplicité, loin de produire un quelconque effet racoleur, ça en devient beau.
Si vous ne deviez garder qu’une seule image de toute cette aventure ?
La scène où l’on chante avec le môme Jojo. C’est la nuit, on est au milieu de nulle part dans un champ où un faubourg entier de paris a été reconstitué, il y a tous ces éclairages, on connaît l’importance du projet, et on se rend compte que tout tient finalement sur trois mecs et un enfant qui chantent une chanson sous un réverbère avec un accordéon ! C’est juste ça mais c’est énorme. Si vous repensez à tout ce que le film implique, la reconstitution d’un décor du Paris des années 1930, en République Tchèque, toute une équipe, tous les moyens investis dans ce projet, tout ça pour trois types qui chantent autour d’un accordéon, c’est fou ! Mais c’est aussi ce qui rend la scène si émouvante...