Vous souvenez-vous de la première fois que Christophe vous a parlé de « Faubourg 36 » ?
Trois ans avant le début du tournage, à la sortie des
« Choristes », il m’avait dit qu’il voulait qu’on retravaille ensemble. Il m’a parlé d’un projet de film autour de la période du Front populaire. Puis assez vite, il m’a parlé de mon personnage, Jacky Jacquet, en me disant que c’était par lui que le dérisoire allait intervenir. J’étais très flatté car il écrivait ce rôle en pensant à moi. C’est une chance formidable que de faire partie d’un projet depuis son origine, c’était assez nouveau pour moi. Christophe m’en parlait régulièrement et le fait que nous soyons très amis ajoutait encore au plaisir. D’autant que, sans fausse modestie, si j’avait été fou de joie de participer aux
« Choristes », mon rôle était assez limité, tandis que cette fois-ci, au fur et à mesure que Christophe m’en parlait, je m’apercevais que mon personnage était vraiment consistant, qu’il évoluait, qu’il avait un destin... Quand vous êtes sur le deuxième film de
Christophe Barratier, vous avez quand même envie d’avoir un grand rôle, d’avoir une histoire dans l’histoire. Là je ne pouvais rêver mieux ! C’est d’ailleurs la force de ce scénario, c’est qu’aussi bien Gérard que Clovis et moi, on a une histoire dans l’histoire. On est un peu le centre du film...
Comment définiriez-vous Jacky ?
Jacky Jacquet est au départ une sorte d’artiste raté, un imitateur qui rêve de gloire, un ambitieux qui ne vit que pour son « talent » auquel il croit et qui est prêt à tout pour y arriver - même au pire, comme on le verra. En même temps, j’ai l’impression que c’est quelqu’un de plus humain, de plus gentil qu’il ne le laisse paraître. Je pense qu’il est plus tendre à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il est partagé entre ses désirs de réussite et sa nature profonde. Quand il voit Nora (enfin... Douce !) chanter, portée aux nues par toute la salle, il la regarde non pas avec jalousie mais avec une certaine envie. Sans animosité. Il aurait juste voulu être applaudi lui aussi. C’est un personnage non dénué d’ambiguïté. On ne connaît pas sa vie en dehors des planches, ni sa sexualité - j’ai d’ailleurs joué un peu avec ce mystère. Il n’est ni séduisant ni séducteur. Il a même un côté ridicule, pathétique, sans pour autant être dénué d’une certaine tendresse. Et je pense qu’il dégage malgré tout une certaine lumière.
On vous sent ému par lui. Qu’est-ce qui vous touche le plus chez lui ?
Sa mauvaise foi. Quand il rentre dans les coulisses après avoir pris un bide colossal, et qu’il a l’aplomb de dire : « oh, ils ne sont pas très chauds ce soir ! », sa mauvaise foi est émouvante. il est en déni complet de la réalité quand elle ne lui renvoie pas l’image dont il rêve.
Le fait que vous ayez aussi à chanter et à danser dans ce film, ça a fait partie de votre plaisir d’acteur ?
Plaisir, c’est exactement le mot ! Pour Christophe, cela faisait partie des conditions de départ qu’on puisse chanter et danser. Il voulait faire un film musical qui ait une vraie ambition en termes de chansons et de chorégraphies. Il était très exigeant là-dessus, il avait en tête des références américaines. Moi, j’avais un « plus » par rapport à mes camarades : j’ai dans ce domaine une véritable expérience. J’ai commencé en faisant de la musique. J’animais des réveillons derrière ma batterie et dans les chœurs, et j’adore chanter. Il a quand même fallu travailler. Beaucoup travailler ! Six mois avant le tournage, j’ai pris des cours de chant avec une chanteuse lyrique et des cours de danse avec une chorégraphe. Je tournais
« Les Ch’tis » à Dunkerque et tous les week-ends je revenais à Paris pour travailler le samedi et le dimanche. Et une fois à Prague, on a continué : lorsqu’on ne tournait pas, on répétait encore. Mais au moins, quand on arrivait sur le plateau, on était prêt ! En France, il n’y a pas beaucoup de réalisateurs qui ont l’exigence artistique de Christophe. On savait tous que c’était le prix à payer pour que les scènes de music-hall soient crédibles.
On vous voit aussi faire des imitations, plus ou moins réussies d’ailleurs...
Un avion, une grenouille, Fernandel... en fait, Christophe m’a demandé s’il pouvait me « piquer » une idée inspirée d’un de mes sketches. Avec Olivier, on avait en effet créé un imitateur qui, quelque soit ce qu’il imitait - une voiture, un train, un avion... - faisait toujours le même bruit ! il s’en est servi dans le spectacle raté. Quant à l’imitation de la grenouille, il fallait justement qu’elle soit ridicule. Il y a longtemps que je sais que lorsqu’on est acteur, il ne faut pas craindre le ridicule. Avec Olivier, on a fait tellement de choses, tellement de sketches, (et tellement de bides aussi !), que je ne me pose plus ce genre de questions. Quand il le faut, j’y vais à fond. Je ne pense qu’à une chose : aux gens qui vont voir le film, pas à l’équipe qui me regarde. On voulait aussi que Jacky imite des gens et on s’est demandé quelle personnalité de 1936 il pourrait imiter qu’on reconnaisse aujourd’hui, et qui fasse rire. Forcément, on est arrivés très vite à Fernandel ! La chanson qu’ont écrite spécialement
Reinhardt Wagner et Franck Thomas est incroyable.
« Je ne sais pas si Raymonde est blonde... ». Même si je le connais bien, Fernandel, j’ai une vieille vidéo chez moi où il chante et c’est hallucinant, il fallait, pour faire rire, que je ne l’imite pas trop bien non plus. Il fallait trouver la bonne nuance. J’ai laissé place à l’improvisation. Ce type de personnage de music hall, avec tous ses numéros plus ou moins ratés, plus ou moins réussis, c’est un plaisir multiplié pour un acteur. C’est excitant, quand on est face à un projet de cette ambition, de se donner les moyens d’être à la hauteur, à tous les niveaux. Même les costumes participent à ce plaisir ! Surtout que Jacky porte toute une collection de vestes toutes plus improbables les unes que les autres. Ce qui était bien, c’est que le plus souvent sur le tournage, alors que d’habitude on dit aux acteurs: « tenez, aujourd’hui, c’est cette tenue », Christophe me laissait libre de porter celle que je voulais. Je choisissais avec la costumière la veste qui correspondait à l’humeur, à l’état d’esprit de mon personnage.
Quelles étaient les scènes que vous appréhendiez le plus ? Les petits shows comiques qui « agrémentent » les réunions politiques du S.O.C., le parti d’extrême droite ?
Oui, bien sûr. D’autant que j’ai commencé le tournage par ces scènes ! Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à Prague dans un immense hangar peuplé d’une centaine de tchèques qui ne comprenaient pas un mot de ce que je disais et qui devaient rire sur commande au signal de l’assistant, et moi je devais faire des sketches racistes ! Comme premier contact avec mon personnage, ce n’était pas évident. Jusqu’à maintenant, pour tous les rôles que j’ai faits, l’analogie était plausible. Pour Jacky, c’était tout simplement impossible. Je ne pouvais donc pas me servir de ça et comme j’évite au maximum d’intellectualiser le travail sur mes personnages, je me demandais comment j’allais faire. Je me suis simplement aidé du décor, du public, des mecs sur la tribune. En regardant les figurants tchèques, qui ne comprenaient rien à ce qui se passait, je me disais :
« Jacky, on lui donne enfin la chance de sa vie : jouer devant une salle comble. Normal qu’il ne soit pas très regardant. » En même temps, il n’est pas idiot, il fallait jouer cela aussi. Il était important pour moi que l’on sente que son passage au S.O.C. était un accident. Ce qui m’a aidé, c’est de savoir dès le début que Jacky aurait une possibilité de rédemption. Finalement, c’était bien de commencer par toutes ces scènes, parce que, une fois passées, non seulement j’en étais libéré mais, surtout, j’avais compris qui était vraiment Jacky. Ce qui était troublant aussi, très troublant même, c’étaient les échos qu’elles éveillaient. On se dit qu’en enfilant cet étrange costume, on va raconter des histoires d’hier, des choses qui n’existent plus, et puis, en fait, on a vite le sentiment de mettre un costume d’aujourd’hui et d’écouter les mêmes horreurs, les mêmes énormités... plus de soixante-dix ans après !
Quelle est votre scène préférée ?
Quand on est, Clovis, le môme Jojo et moi au pied de l’immeuble de Gérard. Elle est très émouvante. Elle n’était pas facile à faire, il faisait très froid, on avait l’oreillette pour la chanson, les conditions étaient compliquées mais on savait que c’était une scène forte.
Après Les Choristes, vous retrouvez donc Gérard Jugnot...
La première fois que j’ai tourné avec lui sur
Les Choristes, j’étais très impressionné. Maintenant que je le connais bien, je peux dire que c’est quelqu’un de très généreux, de très gentil, qui aime son métier, qui aime les tournages et l’ambiance qui y règne. C’est amusant de les voir, Christophe et lui, sur un plateau. Ils ont une relation très particulière. Ils ont quelque chose... d’un vieux couple ! On sent que Christophe est attentif à ses remarques, ce qui ne l’empêche pas parfois de ne pas être du tout d’accord. Gérard sait bien que Christophe lui donne des rôles merveilleux qui lui permettent d’explorer de nouvelles facettes. Malgré son parcours, on a l’impression que c’est un acteur qui vient d’arriver. C’est incroyable ! Il intellectualise beaucoup, il se prend la tête comme un jeune comédien. Ça le rend très touchant, et en même temps, ce n’est pas fait pour me rassurer. Je me dis que si Gérard en est encore là après le parcours qu’il a accompli, mes doutes et mes interrogations ne sont pas prêts de s’en aller !
Et chez Clovis Cornillac, qu’est-ce qui vous touche ?
Sa détermination, sa motivation, sa soif du travail bien fait. Clovis, c’est une machine avec un énorme cœur. Quand je dis « une machine », ce n’est pas péjoratif, c’est juste pour dire qu’il avance, qu’il ne se pose pas de question et qu’il est très performant. Un travailleur incroyable. Respect ! Ce qui ne l’empêche pas de tomber sans retenue à certains moments dans la rigolade la plus folle. Il a tout quoi ! On s’est tellement bien entendu qu’on a décidé de faire un film ensemble l’année prochaine. C’est aussi ça ce métier, de belles rencontres. Avec Clovis, quand on joue, on se regarde dans les yeux, je peux compter sur lui à chaque instant, on parle de notre travail, on échange beaucoup. Ce n’est pas toujours facile d’être acteur.
Qu’est-ce que vous voulez dire ?
C’est difficile de faire rire, de faire pleurer, il ne suffit pas de dire un texte. C’est une implication de chaque instant à laquelle vous pensez sans arrêt. Quand vous jouez, vous êtes en permanence dans une espèce de concentration qui ne vous lâche jamais. et plus les projets sont importants, plus la pression est grande car plus le résultat est primordial.
Pensez-vous que le succès historique des « Ch’tis » vous mettra une pression supplémentaire à la sortie de « Faubourg 36 » ?
Pas tant à la sortie de
Faubourg 36 qui est un film choral, où l’on est nombreux à se partager l’affiche, mais pour d’autres où j’ai le rôle principal, très certainement... en même temps, on ne va pas se plaindre !
Sur Faubourg 36, vous avez aussi retrouvé Pierre Richard...
… que j’avais déjà croisé sur le film de pef [
Essaye Moi]. J’ai passé de grands moments avec lui. Il a les yeux d’un jeune homme de 15 ans alors qu’il en a 74 ! C’était amusant de le voir à Prague. Là-bas, comme en Russie, comme dans tous les pays de l’est, c’est une immense star. Tout le monde le reconnaît dans la rue, l’arrête, il devait sortir avec un garde du corps. Comme Gérard, il est très angoissé et se pose, lui aussi, autant de questions qu’un jeune acteur. On s’est déjà tous revus depuis la fin du tournage. Ce qui montre bien qu’il s’est passé quelque chose sur ce plateau.
« Faubourg 36 » ce n’était pas juste des feuilles de service avec mon nom, mon horaire de transport... Quand on arrive à une telle osmose, c’est formidable. Les décors impressionnants, de gros moyens, un tournage long... on aurait pu croire de l’extérieur à une grosse machine. et en fait, il n’y avait pas tant de différence que ça avec le tournage des
« Choristes ». Les journées de tournage étaient chargées mais d’une grande simplicité. C’est aussi la force de Christophe. il a réussi à créer une espèce d’intimité en s’entourant de gens bien, à tous les postes.
Quel est, selon vous, le principal atout de Christophe ?
La précision, l’exigence et le calme. Il n’y a jamais de heurts, jamais de cris. C’est rare. Et puis j’aime sa manière de préparer un film. on en parle beaucoup avant, on travaille en amont, longtemps avant le tournage, et ainsi on a le temps de penser beaucoup au film, au personnage, et quand on arrive sur le plateau, on est prêt. Cela évite les discussions oiseuses et le stress du dernier moment. Tout est clair.
Si vous ne deviez garder qu’une seule image de l’aventure du film ?
Le premier soir à Prague. on s’est tous retrouvés pour dîner à une grande table en terrasse dans un restaurant italien - qui allait devenir notre Q.G. il y avait tout le monde. C’était un moment fort. On avait l’impression d’être une troupe de théâtre, sauf qu’on n’avait pas encore joué ensemble ! Et puis aussi bien sûr, le Chansonia. Ça ne ressemblait pas à un décor, c’était un vrai théâtre ! Et enfin, dernière image : les dégustations de vins dans la loge de Gérard qui rapportait des bouteilles de sa cave personnelle !