Ce sont vos chansons qui ont donné l’envie à Christophe Barratier de faire « Faubourg 36 », qu’est-ce qui vous a incité à écrire et composer des chansons autour de cette époque-là ?
Frank Thomas - Comme toujours, les choses naissent un peu par hasard. Il se trouve que 1936, c’est l’année de ma naissance. Je ne sais pas trop pourquoi j’avais écrit beaucoup de textes autour de cette époque, où il était déjà question d’un accordéoniste. Mais je n’avais pas de but précis. Il m’arrive souvent d’écrire des textes sans savoir ni pour qui, ni pour quoi. Et puis un jour, ce devait être en 1992 ou 1993, une amie m’a présenté
Reinhardt Wagner que je connaissais de nom pour l’avoir remarqué dans des génériques de film. Il m’a proposé de faire des chansons ensemble. Je lui ai donné un de mes textes - pas un des plus simples, histoire de le tester ! Quelques jours après, il m’a joué la musique qu’il avait écrite. C’était formidable ! J’ai tout de suite vu qu’il n’était pas qu’un excellent mélodiste mais un vrai compositeur.
Reinhardt Wagner - Il faut dire que son texte était très fort ! J’ai découvert en la personne de Frank un auteur formidable. Je dis bien auteur et pas parolier. Frank ne se contente pas d’écrire une chanson sur tel ou tel sujet. Il est capable de s’approprier une idée, et de la dépasser. C’est un poète, qui crée son propre univers. Il a le pouvoir de trouver la phrase qui tombe juste, de se laisser ensevelir par les mots... Après cette première chanson, il m’a envoyé d’autres textes, j’ai composé d’autres musiques. On a continué quelques temps comme ça, jusqu’au jour où j’ai réalisé que toutes ces chansons qui tournaient autour de l’accordéon, pouvaient faire un tout. Je lui ai dit que nous pourrions faire pour la télévision une sorte d’histoire de l’accordéon ou quelque chose comme ça. Puis, Roland Topor, qui était un de nos amis, nous a soufflé l’idée d’en faire un film, un film musical. Frank a trouvé tout de suite le titre :
« Faubourg 36 ».
Frank Thomas - On a trouvé l’idée d’une chronique d’un quartier de Paris en 1936. Je me suis mis à écrire une dizaine de pages... On a rencontré Christophe, qui travaillait chez
Jacques Perrin. À l’époque, il ne s’occupait que de production, pas encore de mise en scène.
Reinhardt Wagner - On lui a joué et chanté les chansons, elles lui ont plu. Il nous a dit : « on pourrait en faire un film ». Frank et Jean-Michel Derenne ont commencé à écrire un scénario, on s’est mis à chercher un metteur en scène. Certains étaient intéressés mais ils avaient d’autres projets à faire avant. D’autres ne croyaient pas du tout à un film musical. Le processus a duré des années. Le temps passait sans que nous ne trouvions quelqu’un pour prendre le projet en mains. C’était devenu l’Arlésienne. Nos amis se moquaient de nous : « Alors, votre film, il en est où ? ».
Frank Thomas - Quelques temps après, Christophe a réalisé un court métrage,
« Les tombales » avec Lambert Wilson. Puis il a fait
Les Choristes avec le succès que l’on sait. Quand il a cherché le sujet de son deuxième film,
Faubourg 36 est remonté à la surface. On en a parlé. Je trouvais que c’était une très bonne idée qu’il soit « notre » réalisateur. Il est musicien, l’univers lui va bien... Son désir et le succès des « Choristes » ont cette fois accéléré la mise en œuvre du projet. Il a gardé le cadre de départ, mais il a complètement réinventé l’histoire.
Combien de chansons avez-vous écrites et composées pour « Faubourg 36 » ?
Frank Thomas - Au final, j’ai dû en écrire quasiment une quarantaine ou une cinquantaine. Beaucoup, bien sûr, n’ont pas été conservées. Mais sur la dizaine de chansons qui sont aujourd’hui dans le film, il doit bien y en avoir cinq ou six qui font partie des chansons qu’on avait écrites à l’origine, au tout début du projet, comme par exemple
« Le môme Jojo ». Les autres, espérons qu’elles resserviront un jour ailleurs !
Reinhardt Wagner - Au départ, quand on a présenté le projet, je crois qu’il y en avait vingt-cinq et à l’arrivée, effectivement, on n’en a gardé que cinq ou six. pour les besoins du scénario et de certains personnages, Christophe nous a demandé d’en écrire de nouvelles, comme par exemple
« est-ce que Raymonde est blonde ? » que chante Kad dans son numéro d’imitation de Fernandel, ou les petites chansons des auditions... Une des principales nouveautés est
« Partir pour la mer » qui n’existait pas dans la version d’origine. Christophe m’a dit un peu avant le tournage qu’il lui fallait une chanson de fin, qui évoquerait le Front populaire, les premiers congés payés, elle pourrait parler de gens qui partaient pour la mer... Je suis rentré chez moi et dans le taxi j’ai commencé avec deux notes sur
« Partir ». Puis j’ai appelé Frank en lui disant juste qu’il fallait écrire une chanson sur des gars qui partent à la mer et qui commencerait par
« Partir ». Je sais comment il travaille, il n’a pas besoin de beaucoup d’informations. Il est venu chez moi, et tout de suite, il a enchaîné :
« Partir, partir pour la mer qu’on ne voit pas, pour le bon air qu’il y a là-bas... »
Frank Thomas - Il y a
« Loin de Paname » aussi qui a été écrite pour un autre projet. C’est un hasard qu’elle soit dans le film. Un jour où Christophe cherchait d’autres chansons, et qu’il nous demandait : « mais vous n’en avez pas d’autres ? », Reinhardt la lui a chantée, il a adoré. C’est devenu un des thèmes récurrents du film.
Comment avez-vous l’habitude de travailler ensemble ?
Frank Thomas - Il n’y a pas vraiment de règle. Je lui donne un texte et il trouve une mélodie qui s’accroche dessus. Parfois, c’est l’inverse. Il me donne un air et je trouve les mots. Puis, on retravaille tous les deux ensemble. Nous sommes très complémentaires finalement.
Reinhardt Wagner - C’est un vrai plaisir de travailler avec lui. Par exemple, ça ne l’embête jamais lorsque je trouve que c’est un peu trop long ou au contraire qu’il me manque des pieds. Je le lui dis, et hop, dans les minutes qui suivent, il trouve la solution ! et il n’a pas besoin de dictionnaire de rythmes ! Contrairement à beaucoup d’autres, il n’écrit pas couplet-refrain, il écrit une chanson sur deux pages comme une histoire, avec des images très fortes, comme dans
« enterrée sous le bal » :
« Y en a qui rêvent du Père-Lachaise avec un marbre, des lettres d’or et pour faire bien dans le décor deux anges qui se disent des fadaises », ou
« et la sciure en quelques poignées f’ra les étoiles de la Grande 0urse, en d’ssous, je saurai quel orchestre turbine à faire de la romance »... Un texte comme ça, ça vous inspire forcément. La musique me vient assez facilement, j’ai l’impression parfois qu’elle est incluse dans le texte et qu’il suffit de l’en extraire. C’est peut-être une vision un peu poétique mais je le vois vraiment de cette manière. Parfois, c’est l’inverse, je lui chante d’abord quelque chose : « La, lalala, la... » et la phrase lui vient. Par exemple, pour
« Attachez-moi », j’avais trouvé la mélodie dans le métro. Je l’ai notée sur du papier à musique que j’ai toujours sur moi. J’ai appelé Frank, je lui ai chanté l’air au téléphone. Là, il me fait
« Ah... attachez-moi à la barbe, à papa »... Directement ! on a composé comme ça un couplet au téléphone et on a fini le lendemain. C’est vrai que nous sommes complémentaires. S’il fallait trouver une différence, c’est que je suis peut-être un peu plus cartésien que lui. En musique, il y a un peu de mathématiques...
Avez-vous participé au casting pour trouver Douce ?
Frank Thomas - Comme spectateur seulement. j’ai bien dû voir une quarantaine de filles qui auditionnaient en chantant deux chansons :
« Attachez-moi » et
« Enterrée sous le bal ». C’était à l’Elysée Montmartre. Je ne prenais pas cours à la discussion mais j’écoutais. Il y avait beaucoup de comédiennes et de chanteuses très talentueuses. Puis un jour, ils ont trouvé cette fameuse Nora qui chante bien, qui joue la comédie, et qui est très photogénique.
Reinhardt Wagner - Je crois qu’eux, ils en ont vu 2000 ! Déjà trente ou quarante, je trouvais que c’était beaucoup ! J’ai découvert que faire un casting c’est à la fois amusant et tragique. La première qualité de Nora, c’est d’être le rôle. Elle est Douce. Elle a le même âge, elle est ingénue. De surcroît, elle débute vraiment, comme Douce quand elle arrive à Paris. La première fois que nous avons vu Nora, elle avait 17 ans, on ne peut pas avoir fait grand chose à 17 ans. Elle chantait très bien et jouait aussi très bien. C’était l’idéal. on l’a faite travailler. Elle était très volontaire. Les autres aussi d’ailleurs, Kad, Gérard, Clovis...Iil a fallu faire travailler aussi
Maxence Perrin, le fils de Jacques, qui joue Jojo. C’est vraiment lui qui joue de l’accordéon, on lui a fait prendre des cours. J’ai ramené aussi deux autres copains sur le projet : Eric Bouvelle, qui fait tous les passages de virtuose d’accordéon, et
François Morel avec qui j’avais fait un spectacle que Christophe était venu voir.
Reinhardt, vous avez aussi composé bien sûr la musique originale du film. Est-ce que les chansons vous ont servies de point de départ ?
Reinhardt Wagner - Bien sûr. Même si ce sont deux choses différentes et qu’en France on confond souvent les deux, la preuve, aux César, il n’y a pas comme aux oscars une récompense pour la meilleure chanson et une autre pour la meilleure musique. Ça allait de soi de partir des chansons pour créer la musique additionnelle. Je me suis amusé avec les différents thèmes. C’est d’ailleurs ce que Christophe voulait - il l’avait fait avec
Les Choristes - et c’est intéressant. J’ai ainsi pu mettre le thème en amont, avant qu’on n’entende la chanson. On prépare ainsi les oreilles des spectateurs de manière inconsciente. Ou je m’en sers après la chanson pour jouer sur le même type d’émotion, d’impression, de sentiment... La musique est un travail extrêmement différent de la chanson. Ce n’est pas que c’est plus difficile, c’est juste plus laborieux, plus long. Pour une chanson, lorsqu’on a les deux premières mesures, c’est gagné. Pour un film, il faut trouver le thème principal. C’est un peu plus compliqué. En même temps, lorsqu’on l’a trouvé et qu’il fonctionne, une grande partie de la création est faite. Ensuite, il y a un énorme travail de développement, d’adaptation, d’orchestration... Pour l’orchestration justement, j’ai travaillé avec Hubert Bougis qui est formidable. Je lui apportais les sketchs, la musique écrite, et c’était à lui de les interpréter. On a d’abord enregistré les chansons avant le tournage pour que les acteurs soient plus libres au moment des scènes. La musique a été enregistrée après, à Prague avec une soixantaine de musiciens du CNSO. Le fait que Christophe soit musicien et qu’il aime à ce point la musique enrichit considérablement le dialogue. Finalement, le projet s’est fait au moment où il devait se faire, avec les bonnes personnes !
Si vous ne deviez garder qu’une image ou qu’un moment de toute cette aventure ?
Frank Thomas - Le tournage à Prague, la scène de nuit sous la neige dans ce décor incroyable... il y avait tellement de monde sur le plateau. Et les acteurs qui ont recommencé vingt fois la scène... pourtant, à chaque fois, c’était magique !
Reinhardt Wagner - Déjà, mes scènes de tournage puisque Christophe m’a demandé de jouer Blaise, le pianiste qui accompagne Nora, qui chante et qui est dans l’orchestre que dirige
Pierre Richard. C’était drôle - et impressionnant : je voyais Christophe, son équipe technique et ses acteurs travailler. Sinon, j’ai été surpris par... la quantité de saucisses qu’on trouvait sur la table régie ! Je vais balancer d’ailleurs : c’est
Gérard Jugnot qui en a mangé le plus, et, en plus, en se cachant ! Mais je crois que le moment que je retiendrai, c’est celui où l’on a signé notre contrat quand Christophe a décidé de faire
Faubourg 36. On l’avait tellement attendu, ce film ! On s’est dit : « ça y est, enfin, on le fait ! ».